Sánchez, le critique européen le plus virulent de la ligne américaine envers l’Iran
Pedro Sánchez est devenu ces derniers jours la voix politique européenne la plus visible contre les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, et son message n’est pas resté au stade d’une condamnation symbolique. Le 4 mars 2026, le Premier ministre espagnol a déclaré publiquement que la position de son gouvernement pouvait se résumer en quatre mots – « non à la guerre » – et a averti ouvertement que l’Europe ne devrait pas répéter les schémas qui, il y a plus de deux décennies, ont marqué l’invasion de l’Irak. Madrid s’est ainsi clairement distinguée d’une partie de ses partenaires européens qui, même lorsqu’ils appellent à la retenue et à la diplomatie, alignent tout de même leurs formulations plus soigneusement sur Washington et évitent un affrontement politique frontal avec les États-Unis. Sánchez a directement lié les dimensions sécuritaire, juridique et économique de la crise, affirmant que l’escalade armée n’ouvre pas la voie à un ordre international plus stable, mais à une nouvelle phase d’insécurité, de chocs énergétiques et de divisions politiques. Dans le contexte européen, son intervention est importante parce qu’elle ne représente pas seulement une réaction à un acte de guerre précis, mais aussi un test plus large sur la question de savoir dans quelle mesure l’Europe mène réellement sa propre politique étrangère dans les crises du Moyen-Orient, et dans quelle mesure elle continue d’agir dans l’ombre des décisions américaines.
Le refus d’utiliser les bases a transformé un message politique en mesure concrète
Le moment clé de la prise de distance espagnole n’a pas été seulement la rhétorique, mais la décision de ne pas autoriser les forces américaines à utiliser les bases conjointes de Rota et de Morón pour des opérations liées aux attaques contre l’Iran. Le gouvernement espagnol a ainsi ramené le conflit à une question très concrète de souveraineté de l’État, de droit international et de limites de la coopération entre alliés. Le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares a déclaré que les bases situées sur un territoire relevant de la souveraineté espagnole ne seraient utilisées pour rien qui ne soit couvert par les accords bilatéraux avec les États-Unis et qui ne soit conforme à la Charte des Nations unies. Madrid a ainsi envoyé le signal que l’appartenance à l’OTAN et l’étroite coopération de défense avec les États-Unis ne signifient pas, en elles-mêmes, un consentement politique automatique à chaque initiative militaire américaine. Au sens large, la décision concernant les bases a plus de poids que les seuls détails opérationnels : elle montre où s’arrête le soutien logistique à l’alliance et où commence la responsabilité d’un gouvernement national d’évaluer la légitimité d’une action militaire concrète. C’est précisément pour cette raison que la position espagnole a attiré l’attention dans toute l’Europe, car il ne s’agit plus seulement d’une nuance diplomatique, mais d’une décision aux conséquences géostratégiques réelles.
Ce que Sánchez reproche réellement à la politique de Trump
Au cœur de la critique de Sánchez se trouve l’affirmation selon laquelle la guerre contre l’Iran tente d’être justifiée par les mêmes réflexes politiques qui, dans le passé, ont conduit l’Occident à des conflits longs, coûteux et déstabilisateurs. Dans une allocution institutionnelle adressée au public espagnol, il a averti qu’il n’était toujours pas clair quels étaient exactement les objectifs finaux de la première attaque ni quel ordre politique devait en résulter. Ce faisant, il a établi un parallèle clair avec l’Irak, rappelant que, déjà à l’époque, les promesses de sécurité, de stabilité et de démocratie avaient abouti à un résultat complètement différent : diffusion de l’insécurité, montée du terrorisme, pression migratoire et perturbations énergétiques qui ont également touché l’Europe. Sánchez ne défend pas le régime iranien et ne relativise pas non plus sa responsabilité dans les tensions régionales, les attaques de missiles et de drones, ainsi que les différends de longue date autour des programmes nucléaire et balistique. Mais sa thèse est que la réponse à une telle menace doit rester dans le cadre du droit international et des mécanismes diplomatiques, et ne pas se transformer en une logique militaire dont l’horizon politique se réduit à renverser l’adversaire sans plan clair pour la suite. Ainsi, le conflit autour de l’Iran, du moins du point de vue de Madrid, devient un débat sur la nature même de la puissance occidentale : doit-elle être fondée sur la force préventive et la démonstration de détermination, ou sur des règles, une légitimité de coalition et des négociations, aussi lentes et incertaines soient-elles.
L’Union européenne entre retenue et différences de ton
L’intervention de Sánchez résonne d’autant plus que la réponse officielle européenne, bien que critique à l’égard de l’escalade, reste nettement plus prudente. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen António Costa ont souligné dans une déclaration commune leur inquiétude face aux développements en Iran, la nécessité de protéger la sécurité régionale et d’empêcher une nouvelle escalade, tout en appelant toutes les parties à la retenue maximale, à la protection des civils et au respect du droit international. Un message similaire a également été envoyé par les ministres des Affaires étrangères des États membres lors d’une vidéoconférence informelle le 1er mars, lorsqu’ils ont parlé de la plus vive inquiétude, de la protection des civils et de la nécessité de respecter les principes de la Charte de l’ONU. Mais entre ce langage européen commun et le message de Sánchez, il existe une différence importante. Bruxelles cherche à préserver l’unité des Vingt-Sept, à laisser une marge pour la diplomatie et à éviter une rupture brutale avec les États-Unis, tandis que Madrid emploie délibérément un vocabulaire politiquement plus clair et formulé en termes conflictuels. En d’autres termes, l’Union européenne parle pour l’instant de désescalade, alors que Sánchez parle aussi de la responsabilité politique de Washington. Cette différence de ton n’est pas seulement stylistique : elle révèle à quel point l’unité européenne en matière de politique étrangère est souvent limitée au plus petit dénominateur commun.
Pourquoi le geste espagnol compte aussi au-delà de l’Espagne elle-même
L’Espagne n’a pas le poids militaire des États-Unis, du Royaume-Uni ou de la France, mais dans cette crise sa voix compte en raison de sa position et de sa portée symbolique. Les bases de Rota et de Morón sont depuis des décennies des points d’appui importants de la présence militaire américaine dans le sud-ouest de l’Europe et en Méditerranée, de sorte que toute discussion sur leur utilisation devient automatiquement aussi une discussion sur la marge de manœuvre de l’Europe au sein de l’alliance transatlantique. Lorsqu’un pays profondément intégré à l’infrastructure de l’OTAN affirme qu’il ne donnera pas son accord à une opération qu’il juge problématique sur les plans juridique et politique, cela résonne bien plus fortement que lorsqu’un État ne disposant pas d’un rôle logistique comparable fait la même chose. En outre, Sánchez se profile depuis quelque temps déjà comme un dirigeant européen prêt à souligner la nécessité d’une plus grande autonomie stratégique de l’Union, en particulier lorsqu’il estime que les intérêts de l’Europe ne coïncident pas automatiquement avec ceux de Washington. En ce sens, le cas iranien n’est pas, pour Madrid, un événement isolé, mais fait partie d’une idée plus large selon laquelle l’Europe doit avoir la capacité de dire « non » même à son allié le plus proche lorsqu’elle estime que le coût d’un alignement politique pourrait être trop élevé.
Guerre, énergie et peur de répéter un ancien traumatisme européen
L’une des raisons pour lesquelles Sánchez insiste sur la dimension économique de la crise est que les gouvernements européens savent très bien à quelle vitesse les guerres au Moyen-Orient se répercutent sur les prix de l’énergie, les transports, l’inflation et l’état d’esprit des marchés. Dans son intervention, le Premier ministre espagnol a mis en garde contre des perturbations du trafic aérien, la sensibilité du passage par le détroit d’Ormuz et la possibilité de nouvelles hausses des prix du gaz et du pétrole. Une telle évaluation n’est pas une simple dramatisation politique. Ces dernières années, l’Europe a traversé de forts chocs énergétiques et une inflation élevée, de sorte que tout nouveau conflit qui soulève la question de la sécurité des routes d’approvisionnement et du prix du baril devient automatiquement aussi un sujet de politique intérieure. C’est pourquoi Sánchez présente la guerre contre l’Iran non seulement comme un problème de sécurité lointain, mais comme une menace pour le niveau de vie des citoyens européens. On y ressent aussi le souvenir très net de l’année 2003, lorsque les gouvernements européens étaient profondément divisés sur l’Irak et que les conséquences de cette guerre se sont fait sentir longtemps au-delà du seul champ de bataille. Madrid cherche désormais manifestement à éviter une situation dans laquelle l’Europe accepterait d’abord l’escalade, puis paierait pendant des années la facture politique et économique d’une décision qu’elle n’a pas réellement façonnée.
Il ne s’agit pas de défendre Téhéran, mais d’un différend sur la légitimité et la méthode
Il est important, cependant, de comprendre que la position de Sánchez n’est pas la même chose qu’un rapprochement politique avec l’Iran. L’Union européenne et l’Espagne restent critiques à l’égard du régime iranien en raison de la répression, de son action régionale, du programme balistique et des menaces à la sécurité européenne. Dans les déclarations européennes communes des derniers jours, il est expressément indiqué que l’Union reste prête à protéger sa propre sécurité et ses intérêts et à poursuivre les mesures à l’égard de Téhéran. L’Espagne a également condamné les attaques iraniennes contre le territoire d’États européens et de partenaires régionaux et a souligné la nécessité d’une désescalade urgente. C’est précisément pourquoi Sánchez tente d’adopter une position politiquement exigeante : d’une part, il rejette l’idée que l’escalade militaire puisse être considérée comme une solution légitime et durable, et d’autre part, il ne veut pas donner l’impression qu’il relativise la nature du régime iranien ou les menaces venant de Téhéran. C’est aussi la raison pour laquelle son message trouve un écho même parmi ceux qui ne sont pas d’accord avec tous les points de sa politique étrangère. Le débat ne porte pas, en effet, sur la question de savoir si l’Iran est un problème, mais sur celle de savoir si la réponse actuelle de l’Occident est juridiquement tenable, politiquement raisonnable et stratégiquement réfléchie.
Une division au sein de l’Europe n’a pas besoin d’être ouverte pour être réelle
Bien que la plupart des gouvernements européens évitent pour l’instant un conflit ouvert avec Washington, les différences au sein de l’Europe sont de plus en plus visibles. Certaines capitales mettent l’accent sur l’aspect sécuritaire et sur la compréhension des arguments américano-israéliens relatifs à la dissuasion de l’Iran, tandis que d’autres, comme Madrid, placent au premier plan le cadre juridique, le risque d’un embrasement régional et les conséquences économiques intérieures. Une telle division n’a pas nécessairement besoin de se traduire par des blocs formels pour avoir de graves conséquences. Il suffit que les États membres commencent à diverger sur les questions de soutien logistique, de sanctions, d’initiative diplomatique ou du langage public employé pour décrire le conflit. À ce moment-là, la politique étrangère européenne devient un ensemble de calculs nationaux, et non une position unifiée. C’est précisément sur cette fissure que Sánchez tente de construire son message politique : si l’Europe ne peut déjà pas parler d’une seule voix, alors au moins certains gouvernements devraient dire clairement que l’alignement automatique sur Washington n’est pas la seule option possible. C’est un message qui sera accueilli avec compréhension dans certaines capitales européennes, et avec malaise dans d’autres, surtout à un moment où les liens transatlantiques restent essentiels à la défense du continent.
Calcul politique intérieur et risque international
L’intervention de Sánchez a aussi une dimension politique intérieure, même s’il n’est pas possible de la réduire uniquement à un calcul intérieur. Dans un pays où l’opposition à la guerre en Irak est restée profondément inscrite dans la mémoire politique, le message « non à la guerre » a une résonance émotionnelle et historique évidente. Il permet au Premier ministre de se présenter comme le défenseur du droit international, de la stabilité sociale et de la souveraineté nationale, à un moment où chaque nouvelle crise mondiale se transforme facilement en débat sur les prix de l’énergie, le coût de la vie et la sécurité des citoyens espagnols à l’étranger. En même temps, une telle position comporte aussi des risques. Si le conflit s’aggrave encore, si les alliés européens commencent à soutenir plus fortement la ligne américaine ou si Washington accroît la pression politique et économique sur Madrid, Sánchez pourrait se retrouver dans le rôle inconfortable d’un homme politique ayant adopté une position moralement claire, mais diplomatiquement isolée. Pour l’instant, cependant, il semble compter précisément sur l’inverse : qu’à mesure que la crise se prolonge, le nombre de voix européennes réclamant plus ouvertement l’arrêt de la spirale de la réponse militaire et le retour aux négociations augmentera également.
La question qui reste ouverte pour toute l’Europe
Pour toutes ces raisons, le conflit de Sánchez avec la ligne de Trump envers l’Iran dépasse la relation entre Madrid et Washington. Il se transforme en cas d’école pour un vieux dilemme européen, toujours non résolu : l’Union européenne peut-elle mener une politique plus autonome dans les crises sécuritaires décisives, ou bien son autonomie s’arrête-t-elle au moment où les États-Unis passent de la diplomatie à l’action militaire. Pour l’instant, Madrid semble prête à repousser cette limite plus loin que la plupart de ses partenaires, en invoquant le droit international, l’expérience de l’Irak et la crainte de nouveaux chocs économiques. Le fait que cela reste une résistance espagnole isolée ou le début d’une remise en question européenne plus large de la discipline transatlantique dépendra à la fois de l’évolution ultérieure de la guerre, des réactions des autres gouvernements et de la capacité des canaux diplomatiques à se rouvrir avant que le coût du conflit ne devienne encore plus élevé. Pour le moment, toutefois, une chose au moins est claire : Pedro Sánchez a réussi à transformer la question iranienne d’une question de loyauté en politique étrangère en une question d’indépendance politique européenne.
Sources :- La Moncloa – déclaration institutionnelle de Pedro Sánchez du 4 mars 2026, comprenant le message « No a la guerra » et l’explication de la position du gouvernement espagnol (lien)- Conseil de l’Union européenne – résumé de la vidéoconférence informelle des ministres des Affaires étrangères de l’UE du 1er mars 2026 sur la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran ainsi que sur l’appel à la retenue et au respect du droit international (lien)- Commission européenne / déclaration d’Ursula von der Leyen et d’António Costa du 28 février 2026 sur les préoccupations liées à l’évolution de la situation en Iran, la protection des civils et la nécessité d’une désescalade (lien)- Reuters / articles relayés dans les médias internationaux – confirmation que l’Espagne n’a pas autorisé l’utilisation des bases de Rota et de Morón pour des opérations liées aux attaques contre l’Iran et que Madrid insiste sur le cadre de la Charte de l’ONU (lien)- Associated Press – aperçu du conflit politique entre Madrid et Washington ainsi que du positionnement de Sánchez comme le plus virulent opposant européen à la ligne militaire américaine envers l’Iran (lien)
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