Les voyages liés au deuil deviennent un nouveau segment du tourisme de bien-être
Les voyages annoncés comme une aide pour faire face au deuil, à la perte et aux grandes ruptures de vie deviennent une partie de plus en plus visible de l’offre mondiale du tourisme de bien-être. Il s’agit de voyages, de retraites et de séjours dans la nature qui ne promettent pas un rétablissement rapide, mais créent un espace pour prendre de la distance avec le quotidien, parler, rester en silence, pratiquer des rituels, bénéficier d’un soutien psychologique ou simplement changer d’environnement après la mort d’une personne proche, une rupture amoureuse, un divorce, une maladie, un épuisement professionnel ou un autre type de perte personnelle. Selon Euronews, dans un article du 19 mai 2026, un nombre croissant de voyageurs choisit précisément de tels programmes, depuis les retraites spa en Grèce jusqu’aux séjours de groupe, aux croisières pour personnes endeuillées et aux programmes qui associent travail thérapeutique, méditation, séjour dans la nature et conversations partagées.
La tendance est le plus souvent décrite par l’expression anglaise grief travel, mais elle recouvre en pratique un très large éventail de services. Certains programmes s’adressent aux personnes qui ont perdu un partenaire, un parent ou un enfant, d’autres à celles qui traversent un divorce, une rupture, une grossesse non menée à terme, une maladie ou le sentiment que leur vie d’avant s’est effondrée. Une partie de l’offre suit la logique du tourisme de bien-être, une partie s’appuie sur un soutien psychothérapeutique et de conseil, et une partie sur des rituels spirituels ou culturels. Le dénominateur commun est généralement le besoin de ne pas refouler la tristesse, mais de lui trouver du temps, un espace et une communauté.
Selon le Global Wellness Institute, le bien-être mental est devenu ces dernières années un motif de voyage de plus en plus fort, et les voyageurs recherchent de plus en plus souvent des expériences qui offrent un bien-être émotionnel, psychologique et spirituel. Cette organisation indique, dans les tendances du tourisme de bien-être, que les programmes recherchés incluent le yoga, la respiration, la méditation, des retraites thérapeutiques plus intensives et des séjours dans un environnement naturel. Dans ce cadre plus large apparaît aussi le voyage lié au deuil : il ne s’agit pas de vacances classiques au cours desquelles on tente de fuir les émotions désagréables, mais d’une forme de voyage dans laquelle la perte est placée au centre de l’expérience.
Pourquoi le chagrin est de plus en plus associé au voyage
L’augmentation de l’intérêt pour ce type de voyages ne peut pas s’expliquer seulement par une nouvelle niche touristique. La pandémie, les guerres, l’incertitude économique, l’isolement, l’augmentation des conversations sur la santé mentale et la volonté croissante des personnes de parler publiquement de la perte ont créé un contexte social dans lequel le deuil n’est plus un sujet exclusivement privé. Après une perte, beaucoup de personnes continuent à travailler, à s’occuper de leur famille et à accomplir les tâches quotidiennes, mais elles n’ont pas assez de temps ni de soutien pour traiter ce qui leur est arrivé. Le voyage devient alors une manière de sortir temporairement du rythme des obligations et d’établir un autre rapport avec sa propre expérience.
La littérature spécialisée avertit toutefois que le deuil n’est pas un processus unique et linéaire. Une revue publiée dans la revue Cambridge Prisms: Global Mental Health indique que le deuil est une expérience humaine universelle, mais que les expressions de la tristesse diffèrent selon les cultures, les familles et les individus. Chez la plupart des personnes endeuillées, l’intensité du chagrin aigu diminue avec le temps, mais une plus petite partie des personnes peut développer un trouble prolongé du deuil, un état dans lequel la douleur liée à la perte reste durablement épuisante et perturbe gravement le fonctionnement quotidien. C’est précisément pourquoi les experts soulignent qu’une retraite ou un voyage de bien-être ne doivent pas être présentés comme un substitut à la psychothérapie, à l’aide médicale ou à l’intervention de crise lorsque celle-ci est nécessaire.
L’Organisation mondiale de la santé souligne dans ses lignes directrices sur les voyages et la santé mentale que les voyages internationaux peuvent être stressants en eux-mêmes, en particulier pour les personnes qui s’éloignent d’un réseau de soutien connu, changent de fuseau horaire, entrent dans une culture inconnue ou sont confrontées à des barrières linguistiques. Cela est également important lors des voyages après une perte. Pour certaines personnes, le changement d’environnement peut être réparateur parce qu’il réduit la pression du quotidien et ouvre un espace de réflexion. Pour d’autres, il peut être trop exigeant, surtout si elles voyagent seules, si elles sont épuisées ou si elles s’appuient sur un programme qui ne dispose pas d’un soutien professionnel suffisant.
Du silence et de la nature aux programmes de groupe
L’offre de voyages liés au deuil est très variée. À une extrémité du spectre se trouvent les séjours silencieux dans la nature, la randonnée, les maisons de vacances, les lieux côtiers, les stations thermales et les hôtels de bien-être où le voyageur organise lui-même son rythme. À l’autre extrémité se trouvent des programmes structurés avec animateurs, discussions de groupe, ateliers thérapeutiques, méditation, écriture de journal, rituels de souvenir, promenades guidées, yoga ou travail corporel. Certaines retraites sont destinées exclusivement aux veuves et aux veufs, certaines aux parents qui ont perdu un enfant, et certaines aux personnes qui relient le deuil au divorce, à une rupture, à la perte d’un emploi ou à une expérience traumatique.
Euronews indique que des croisières pour personnes endeuillées, des cercles de healing et des programmes combinant des éléments de bien-être de luxe et de soutien émotionnel apparaissent également dans l’offre. Dans l’industrie du voyage, cela montre à quel point le concept de vacances s’est élargi : de l’ancienne idée d’échapper au stress vers des expériences qui s’occupent précisément de ce que l’on cherchait auparavant à fuir. De tels programmes ne promettent donc souvent pas du divertissement, mais une structure sûre, de la discrétion, du temps sans pression sociale et la possibilité de partager avec d’autres une expérience que l’entourage ne sait parfois pas écouter.
La nature occupe une place particulière dans ces programmes. Dans les tendances du tourisme de bien-être, le Global Wellness Institute met en avant les retraites dans un environnement naturel, les séjours dits rewilding et les expériences qui aident à établir un nouveau lien avec l’environnement et son propre corps. Dans le contexte du deuil, la forêt, la mer, les montagnes ou le paysage rural sont souvent présentés comme un espace au rythme plus lent. Toutefois, ces affirmations doivent être lues avec prudence : le séjour dans la nature peut aider beaucoup de personnes à réguler le stress et à ressentir un apaisement, mais il n’agit pas de la même manière sur tout le monde et ne peut pas, à lui seul, résoudre de profondes difficultés psychiques.
Pour les voyageurs qui associent de tels programmes à une destination concrète, il est utile de vérifier à l’avance l’accessibilité des transports, le niveau d’intimité, l’infrastructure médicale et l’hébergement à proximité du programme de bien-être choisi. C’est particulièrement important pour les personnes qui voyagent immédiatement après une perte, lorsque la fatigue, l’insomnie et l’épuisement émotionnel peuvent rendre la prise de décisions plus difficile. Les organisateurs de programmes sérieux devraient indiquer clairement qui dirige la retraite, quelles sont les qualifications des animateurs, s’il existe un soutien psychologique ou médical, combien de participants compte le groupe et ce qui se passe si l’état d’un participant se détériore pendant le séjour.
L’industrie du bien-être se développe, mais le besoin de prudence augmente aussi
L’expansion des voyages liés au deuil se produit à un moment de forte croissance de l’économie mondiale du bien-être. Selon le Global Wellness Institute, l’économie du bien-être a atteint 6,8 billions de dollars américains en 2024, et l’organisation prévoit une nouvelle croissance vers 9,8 billions de dollars d’ici 2029. Les segments touristiques du bien-être, notamment le tourisme de bien-être, l’offre spa et les sources thermales ou minérales, se sont fortement rétablis après la chute liée à la pandémie ; selon la même source, le tourisme de bien-être a augmenté de 13,8 pour cent entre 2023 et 2024.
Une telle croissance ouvre un espace pour des programmes innovants et utiles, mais aussi pour la commercialisation de la vulnérabilité. Lorsque le deuil est transformé en produit de marché, il est particulièrement important de distinguer les services conduits professionnellement des promesses marketing. Un programme qui offre un groupe sûr, des limites clairement établies, des professionnels qualifiés et une description réaliste de ce que le participant peut attendre diffère nettement d’une offre qui suggère une guérison rapide, une renaissance émotionnelle en quelques jours ou une solution universelle à une douleur profonde. Dans le thème du deuil, de telles promesses ne sont pas seulement exagérées, elles peuvent aussi être nuisibles.
Le risque est plus grand lorsque l’offre inclut des méthodes qui ne sont pas suffisamment réglementées, des procédures de bien-être invasives ou des substances psychoactives. Euronews, dans son rapport sur la tendance, mentionne aussi des programmes incluant des expériences psychédéliques en Jamaïque, ce qui montre que le marché s’étend également vers des domaines dans lesquels les cadres juridiques, médicaux et de sécurité peuvent être très différents d’un pays à l’autre. Avant de prendre de telles décisions, les voyageurs devraient vérifier les lois locales, les risques pour la santé, les qualifications des personnes qui dirigent le programme et la possibilité d’une aide médicale d’urgence. Une prudence particulière est nécessaire chez les personnes qui prennent des médicaments psychiatriques, qui ont des antécédents de psychose, de dépression sévère, de pensées suicidaires ou d’autres états pour lesquels le voyage et le travail de groupe intensif peuvent être risqués.
Ce que les voyageurs doivent vérifier avant le départ
Contrairement à des vacances de bien-être classiques, un voyage lié au deuil exige une préparation plus approfondie. La première question n’est pas seulement où voyager, mais pourquoi précisément maintenant. Une personne qui a récemment subi une perte peut ressentir un fort besoin de partir, mais il est parfois plus utile de rester près de la famille, des amis, d’un thérapeute ou d’un médecin. Dans d’autres cas, le changement d’environnement peut offrir un répit indispensable. La décision dépend de l’état de la personne, du type de perte, du soutien disponible et des attentes réalistes à l’égard du voyage.
La deuxième question concerne l’expertise de l’organisateur. Les programmes sérieux devraient indiquer de manière transparente les biographies des animateurs, leurs licences ou certificats, la méthode de travail, le nombre de participants, le programme quotidien, les règles de confidentialité et la manière d’agir dans les situations de crise. Si le programme inclut une psychothérapie, un conseil ou un travail sur le traumatisme, les participants devraient savoir qui est qualifié pour cela et dans quel pays le professionnel est autorisé à exercer. Si seules la méditation, le yoga, le massage, la respiration ou des rituels sont proposés, cela doit être clairement indiqué, sans créer l’impression qu’un traitement médical ou psychothérapeutique est fourni.
La troisième question est financière. Les retraites et les voyages spécialisés peuvent être coûteux, et le deuil est un état dans lequel les personnes prennent parfois des décisions rapides et motivées par l’émotion. Avant de réserver, il est recommandé de vérifier les conditions d’annulation, l’assurance, ce qui est inclus dans le prix, si les repas et les transferts sont couverts et s’il existe une possibilité de remboursement si la personne estime qu’elle n’est finalement pas prête à voyager. Un prix transparent et des conditions claires sont une partie importante d’une approche éthique, surtout lorsque le groupe cible se trouve dans une période vulnérable.
La quatrième question concerne la sécurité et les limites. Le voyage lié au deuil ne doit pas nécessairement être collectif ; pour certaines personnes, le travail de groupe peut être précieux, et pour d’autres trop intense. Les participants devraient pouvoir sauter une activité, se retirer, se reposer ou demander un entretien individuel sans pression. Les bons programmes ne forcent pas l’ouverture émotionnelle, ne présentent pas les larmes comme une preuve de réussite et ne créent pas de hiérarchie de la douleur. Le deuil est personnel, et un soutien de qualité respecte différentes manières de faire son deuil.
Le voyage peut aider, mais il n’efface pas la perte
Les organisations psychologiques et les sources de santé publique soulignent généralement qu’il n’existe pas une seule bonne manière de vivre le deuil. L’American Psychological Association, dans ses documents sur le deuil, renvoie à l’importance du soutien, de stratégies d’adaptation appropriées et de la reconnaissance des situations dans lesquelles une aide professionnelle est nécessaire. Le National Institute on Aging conseille également aux personnes endeuillées de chercher du soutien auprès de la famille, des amis, du conseil ou des groupes de soutien, surtout lorsqu’elles sont confrontées à la mort d’un conjoint ou à une solitude prolongée. En ce sens, le voyage peut faire partie d’un processus plus large, mais il ne devrait pas être la seule forme d’aide.
La plus grande valeur du voyage lié au deuil réside peut-être dans le fait qu’il reconnaît que la perte ne se résout pas en quelques jours et que les personnes endeuillées ont besoin d’un espace qui n’est pas rempli de l’attente qu’elles reprennent au plus vite comme avant. Une bonne retraite, un séjour calme dans la nature ou un éloignement de la routine peuvent aider une personne à mieux entendre ses propres besoins, à ralentir, à écrire ce qu’elle ne peut pas prononcer ou à entrer en relation avec des personnes qui comprennent une forme de douleur similaire. Mais une telle expérience ne doit pas être lointaine, luxueuse ni coûteuse. Pour certains, un court séjour hors de la ville, une visite à un lieu qui a une signification personnelle ou quelques jours de silence suffisent.
C’est pourquoi la tendance grief travel peut être envisagée de deux manières. D’un côté, elle montre un tournant important vers une conversation plus ouverte sur le deuil et la santé mentale dans le tourisme. De l’autre, elle met en garde contre la frontière entre soutien et exploitation commerciale de la vulnérabilité. À mesure que l’offre grandira, les voyageurs devront évaluer plus attentivement la crédibilité des programmes, et les organisateurs devront prouver que derrière de beaux lieux et des descriptions attractives se trouvent l’expertise, la sécurité et le respect envers les personnes qui n’entrent pas dans le voyage comme de simples touristes, mais comme des personnes qui essaient de trouver une manière de vivre avec la perte.
Sources :
- Euronews Travel – rapport sur la croissance des voyages liés au deuil, des retraites healing et des séjours de bien-être (lien)
- Global Wellness Institute – tendances du tourisme de bien-être pour 2024 et analyse du bien-être mental comme motif de voyage (lien)
- Global Wellness Institute – données du rapport Global Wellness Economy Monitor 2025 sur la taille et la croissance de l’économie du bien-être (lien)
- Organisation mondiale de la santé – lignes directrices sur les voyages et les troubles mentaux, neurologiques et liés à l’usage de substances (lien)
- Cambridge Prisms: Global Mental Health – article de synthèse sur le deuil et le trouble prolongé du deuil dans un contexte mondial (lien)
- American Psychological Association – documents sur la manière de faire face au deuil et les stratégies de soutien (lien)
- National Institute on Aging – recommandations de santé publique sur le deuil, l’affliction et le soutien après une perte (lien)