La Chine continue de faire pression sur ses propres pétitionnaires
Alors que les plus hauts dirigeants chinois parlent cette année encore, pendant les sessions des plus importantes instances politiques à Pékin, de stabilité, de modernisation et de développement, un sujet ancien et embarrassant revient une nouvelle fois au premier plan : le sort des personnes qui, par le biais du système officiel de pétitions, tentent d’obtenir justice en dehors des autorités locales. Il s’agit du mécanisme connu sous le nom de
xinfang, c’est-à-dire le système des « lettres et visites », par lequel les citoyens signalent des injustices, des abus, des manquements administratifs, des litiges fonciers, des salaires impayés, des problèmes de logement et d’autres différends qu’ils estiment que l’échelon local du pouvoir n’a pas résolus ou a encore aggravés. L’existence même de ce système est présentée par les autorités chinoises comme la preuve que l’État écoute les citoyens et corrige ses erreurs. Mais de nombreux témoignages, recherches et rapports récents montrent que ce même système fonctionne en même temps comme un instrument de contrôle, de filtrage du mécontentement et de pression politique sur ceux qui refusent de se taire.
Pendant les jours où se tiennent à Pékin les « deux sessions » de cette année – les réunions annuelles de l’Assemblée populaire nationale et de la Conférence consultative politique du peuple chinois, qui ont commencé en 2026 les 4 et 5 mars –, la question des pétitionnaires prend un poids supplémentaire. C’est précisément dans de tels moments politiquement sensibles que les autorités cherchent traditionnellement à empêcher l’arrivée de citoyens mécontents dans la capitale, afin que l’image officielle de la stabilité sociale reste intacte. Il ne s’agit pas simplement d’une pratique sécuritaire épisodique, mais du symptôme d’un problème plus profond : sous le récit d’un développement harmonieux et d’une gouvernance efficace subsistent encore de forts signes de défiance envers les institutions locales, ainsi que le sentiment que la justice ne peut souvent être recherchée qu’en dehors des canaux formels et réguliers.
Le cadre officiel : un canal pour les plaintes, mais aussi pour gérer le mécontentement
Ces dernières années, les autorités chinoises n’ont pas supprimé le système de pétitions, mais ont cherché à le consolider davantage sur le plan institutionnel. En 2022, les autorités centrales ont adopté une nouvelle réglementation sur le traitement des plaintes publiques et des pétitions, en expliquant qu’il s’agit d’une fenêtre importante permettant de comprendre la société et l’opinion des citoyens, ainsi que de résoudre les différends au niveau local. Dès 2023, l’Administration nationale des plaintes publiques et des propositions a été placée directement sous l’autorité du Conseil des affaires d’État, avec pour justification officielle que cela renforçait la protection des intérêts des citoyens et améliorait le traitement des pétitions. En d’autres termes, Pékin ne renonce toujours pas à l’idée que le pouvoir central demeure l’instance ultime à laquelle un citoyen ordinaire peut faire appel lorsque les niveaux inférieurs de l’administration échouent.
Sur le papier, ce cadre ressemble à une soupape institutionnelle. Les citoyens peuvent envoyer des lettres, se présenter en personne, déposer des plaintes par téléphone ou par l’intermédiaire de plateformes en ligne. En février 2025, le Parquet populaire suprême a en outre encadré son propre système de réception des plaintes, en prescrivant qu’une réponse doit être donnée aux citoyens dans un délai de sept jours ouvrables après l’acceptation du dossier, et que la majorité de ces dossiers doivent en principe être réglés dans un délai de trois mois. Pour les autorités chinoises, de telles règles ont une double fonction politique : d’un côté, elles montrent la volonté de l’État de formaliser et de standardiser le traitement des plaintes, et de l’autre, elles renforcent l’idée que le mécontentement doit rester à l’intérieur de canaux strictement contrôlés, hiérarchiques et surveillés administrativement.
Le problème apparaît lorsque ce modèle officiel se heurte à la pratique sur le terrain. Le système de pétitions en Chine n’est pas un recours juridique indépendant classique et ne garantit pas non plus une protection judiciaire au sens où on l’attendrait dans des ordres juridiques libéraux. Pour de nombreux citoyens, il représente un dernier recours précisément parce que les tribunaux locaux, l’administration locale ou l’appareil du parti ont déjà échoué, ou qu’ils sont perçus comme tels. Lorsqu’un citoyen s’adresse à une instance supérieure, il contourne en même temps les autorités locales et implique que le problème est grave, non résolu et politiquement embarrassant. Dans un système où les cadres locaux sont encore évalués aussi selon leur capacité à maintenir l’ordre, une telle plainte n’est souvent pas perçue comme une recherche légitime de justice, mais comme une menace pour la stabilité politique.
Pourquoi les autorités locales craignent les pétitions
La pression exercée sur les pétitionnaires n’est pas seulement la conséquence d’un réflexe autoritaire, mais aussi d’une logique spécifique de la gouvernance chinoise. Pendant des années, les responsables locaux ont vécu dans un système où les plaintes de masse, les manifestations ou le départ de citoyens vers Pékin pouvaient être interprétés comme la preuve d’une mauvaise gestion. Formellement, il est souligné ces dernières années que le travail sur les pétitions ne devrait pas se réduire uniquement aux chiffres, mais la culture politique même du « maintien de la stabilité » est restée forte. Plus l’événement est politiquement sensible – un grand anniversaire, un plénum du parti, le parlement national ou une conférence consultative –, plus il est probable que les structures locales recourent à des mesures préventives pour empêcher les citoyens mécontents d’atteindre Pékin, les médias ou le grand public.
C’est là que se voit le paradoxe du modèle chinois. Le pouvoir central veut conserver un canal par lequel les citoyens peuvent signaler que l’appareil local ne fonctionne pas. En même temps, ce même pouvoir insiste sur un haut degré de contrôle politique et de discipline publique. Il en résulte un système dans lequel la pétition existe formellement comme un droit, mais où le pétitionnaire est souvent traité comme un problème de sécurité. En pratique, cela signifie surveillance, interception, renvoi vers les provinces d’origine, détentions de courte durée et diverses formes de pression qui ne doivent pas toujours être formellement enregistrées comme des procédures pénales, mais qui ont un effet dissuasif clair.
C’est précisément pour cela que la question des pétitions est bien plus qu’une question administrative technique. Elle montre comment l’État chinois tente de concilier deux choses qui vont difficilement ensemble : la nécessité d’offrir aux citoyens au moins une voie symbolique vers une « justice supérieure » et la nécessité de garder sous un contrôle total toute mobilisation autonome, toute pression publique et toute forme de mécontentement organisé. Quand un citoyen reste dans le cadre prévu et attend une réponse, il fait partie du système. Lorsqu’il commence à voyager, à se rassembler avec d’autres ou à attirer l’attention des médias, ce même citoyen passe facilement de la catégorie de « pétitionnaire » à celle de « risque pour la stabilité ».
Rapports récents : descentes, interceptions et répression préventive
Un tel schéma apparaît aussi dans des rapports plus récents. À l’approche des sessions politiques de cette année à Pékin, Radio Free Asia a publié fin février 2025 des témoignages selon lesquels la police, dans les banlieues de la capitale, menait des descentes dans les quartiers où logeaient des pétitionnaires venus d’autres régions de Chine. Selon ces affirmations, ce sont précisément les personnes utilisant le système officiel de plaintes qui ont été identifiées comme l’une des principales cibles des mesures de « maintien de la stabilité » avant le début d’importants rassemblements politiques. De telles informations ne surprennent pas en elles-mêmes les connaisseurs du système chinois, mais elles sont importantes parce qu’elles confirment la continuité de la méthode : l’État ne supprime pas le canal des plaintes, mais renforce le contrôle sur ceux qui tentent de l’utiliser lorsque cela devient politiquement sensible.
Le contexte plus large va dans la même direction. Dans son rapport pour 2026, Human Rights Watch décrit la Chine comme un pays où les défenseurs des droits humains continuent d’être exposés au harcèlement, aux pressions, aux détentions et aux peines de prison. Même si ce rapport ne porte pas uniquement sur les pétitionnaires, il est important parce qu’il montre le cadre institutionnel général : toute personne qui conteste avec persistance le récit officiel ou tente de soulever la question de la responsabilité des autorités peut se heurter à une réponse répressive. Dans un tel environnement, les pétitionnaires ne constituent pas un phénomène isolé, mais font partie d’un groupe plus large de citoyens qui tentent de forcer le système à les entendre, tandis que le système, dans le même temps, essaie de les limiter, de les fragmenter et de les faire taire.
Il est particulièrement révélateur aussi que la censure vise très visiblement précisément les contenus liés aux pétitions et aux manifestations. Dans les éditions les plus récentes de son China Dissent Monitor, Freedom House a averti que parmi les publications les plus fortement censurées sur la plateforme chinoise Douyin figuraient précisément celles relatives aux manifestations hors ligne de pétitionnaires, les publications sur les manifestations à Pékin et les contenus montrant la détention ou la violence contre les manifestants. Sur la période allant de juin à décembre 2025, les deux tiers des publications analysées sur les manifestations ont été supprimés. Cela signifie que le contrôle ne s’exerce pas seulement physiquement, dans la rue et dans les gares ferroviaires, mais aussi numériquement, par le rétrécissement rapide de l’espace dans lequel des cas individuels pourraient se transformer en un sujet public plus large.
Le terreau social du mécontentement ne disparaît pas
La raison pour laquelle on reparle aujourd’hui de ce sujet n’est pas seulement la répression, mais aussi le fait que les causes du mécontentement n’ont pas disparu. Freedom House indique que son moniteur a enregistré plus de 14 mille cas de dissidence et de protestation en Chine depuis juin 2022, et dès août 2025, il soulignait que plus de 10 mille manifestations et autres formes de résistance avaient été documentées dans toutes les régions du pays. Au cours du premier semestre 2025, une forte hausse des manifestations de travailleurs liées aux salaires impayés a été enregistrée, ainsi que la poursuite des manifestations liées au secteur du logement, aux projets inachevés et aux problèmes des acheteurs de biens immobiliers. De telles données ne signifient pas que la Chine se trouve au bord d’une crise politique générale, mais elles montrent clairement que la pression sociale est large, diverse et persistante.
C’est précisément ici que le système de pétitions prend une importance supplémentaire. Il devient le canal par lequel se déversent les conséquences du ralentissement économique, de la crise immobilière, des dettes locales, des litiges fonciers, de l’insécurité du travail et du sentiment que les citoyens ordinaires n’ont souvent pas un accès égal à la justice. Lorsque les médias officiels parlent d’améliorer la gestion des plaintes, ils reconnaissent en réalité involontairement que le problème existe et qu’il est suffisamment important pour exiger une attention institutionnelle permanente. Lorsque, en même temps, les mesures de sécurité sont renforcées contre ceux qui tentent de présenter personnellement ces plaintes à Pékin, un autre message est envoyé : l’État veut entendre le mécontentement, mais seulement à condition qu’il reste strictement administré, atomisé et politiquement stérile.
Il est également important que les pétitions ne concernent pas seulement les cas classiques de corruption ou d’abus locaux. Elles sont souvent un mélange de problèmes juridiques, sociaux et existentiels. Pour une partie des citoyens, il s’agit de terres confisquées ou d’expulsions contestées ; pour d’autres, de salaires impayés, de jugements qu’ils estiment injustes, de conduite policière, de décisions administratives locales ou de demandes ignorées pendant des années. Pour cette raison, le pétitionnaire en Chine est souvent une figure qui réunit plusieurs niveaux de crise : il est à la fois la victime d’un litige concret, un citoyen qui a perdu confiance dans les institutions locales et un rappel politique que le récit officiel de l’harmonie n’est pas complet.
Pourquoi ce sujet est politiquement sensible précisément maintenant
La saison politique de cette année à Pékin renforce encore la sensibilité du sujet. Les « deux sessions » de 2026 ne se déroulent pas dans une atmosphère routinière, mais à un moment où la Chine ouvre une nouvelle période de planification et débat du projet du 15e plan quinquennal pour la période 2026–2030. À un tel moment, la direction de l’État veut projeter une image de capacité, de cohésion et d’orientation à long terme. Le récit de citoyens qui se rendent dans la capitale parce qu’ils ne font pas confiance aux autorités locales porte directement atteinte à cette image, car il suggère qu’il existe encore un sérieux fossé entre l’ambition centrale et la réalité locale.
C’est pourquoi les pétitionnaires sont si gênants pour le système politique chinois. Ils ne contestent pas nécessairement l’État dans son ensemble, du moins pas au début. Souvent, c’est même l’inverse : ils s’adressent au pouvoir supérieur avec l’hypothèse que le centre corrigera l’injustice produite par la périphérie. Mais la simple nécessité d’un tel recours montre déjà que les mécanismes formels de responsabilité ne suffisent pas. Lorsqu’il y a beaucoup de tels cas, un problème politique apparaît, qui ne peut être entièrement résolu ni par de nouveaux règlements ni par la discipline imposée aux agents de rang inférieur. Le système de pétitions cesse alors d’être seulement un canal administratif et devient un baromètre de l’état réel de la confiance dans l’État.
C’est précisément pour cela qu’un large traitement de ce sujet, malgré la censure et l’espace rétréci du débat public, en dit plus que la procédure elle-même. Il renvoie au fait que la tension sociale, l’inégalité d’accès à la justice et la défiance envers les institutions locales n’ont pas disparu de la société chinoise. Tandis que Pékin parle publiquement de développement, d’efficacité et de modernisation de la gouvernance, l’histoire des pétitionnaires rappelle que derrière les formulations officielles se trouvent encore des personnes qui attendent une réponse pendant des années, passent d’un bureau à l’autre et risquent des pressions précisément parce qu’elles demandent à l’État de respecter ses propres règles.
Sources :- - The State Council of the People's Republic of China – publication sur la réglementation de 2022 relative au traitement des pétitions publiques (link)
- - The State Council of the People's Republic of China – publication indiquant qu’en 2023 l’Administration nationale des plaintes publiques et des propositions a été placée directement sous le Conseil des affaires d’État (link)
- - Supreme People's Procuratorate – règles de février 2025 sur le traitement des plaintes publiques, les délais et la manière de recevoir les pétitions (link)
- - Freedom House, China Dissent Monitor – rapport pour octobre–décembre 2025 sur la censure des publications sur les manifestations et les pétitionnaires (link)
- - Freedom House – analyse d’août 2025 sur l’augmentation des manifestations, des conflits du travail et des problèmes de logement en Chine (link)
- - Human Rights Watch – World Report 2026, chapitre sur la Chine, pour le contexte plus large de la répression contre les défenseurs des droits et les voix critiques (link)
- - Radio Free Asia / mirror – rapport sur les pressions et les détentions de pétitionnaires avant les sessions politiques annuelles à Pékin (link)
- - State Council Information Office / Xinhua – publication officielle sur le déroulement et la signification des « deux sessions » chinoises de 2026 (link)
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