Nouvelle phase de la recherche sur la sclérose en plaques : des scientifiques ont pour la première fois décrit en détail comment l’inflammation dans le cerveau entraîne la mort de neurones importants pour la pensée et la mémoire
Pendant des décennies, la majeure partie de la recherche sur la sclérose en plaques s’est concentrée sur la myéline, la gaine protectrice autour des fibres nerveuses qui est endommagée et se détériore dans cette maladie. Les lésions de la substance blanche du cerveau, visibles à l’imagerie par résonance magnétique, ont longtemps été le principal signe par lequel les médecins reconnaissent l’activité de la maladie. Mais parallèlement à ce processus, une autre perte tout aussi importante pour les patients se produit dans le cerveau : la mort progressive des neurones dans le cortex cérébral, la zone essentielle aux fonctions cognitives supérieures telles que l’attention, la planification, le traitement de l’information et la mémoire.
Aujourd’hui, une équipe internationale de scientifiques de l’Université de Californie à San Francisco, de l’Université de Cambridge et du centre médical Cedars-Sinai a publié deux études liées qui offrent l’explication la plus concrète à ce jour de ce processus. Selon les articles publiés le 1er avril 2026 dans la revue
Nature, les neurones particulièrement importants pour les fonctions cérébrales supérieures montrent une sensibilité accrue aux dommages de l’ADN lorsque l’inflammation liée à la sclérose en plaques échappe au contrôle. En d’autres termes, les chercheurs affirment que la maladie ne touche pas seulement « l’isolation » du système nerveux, mais peut aussi altérer directement la stabilité génétique des neurones eux-mêmes, ce qui conduit finalement à leur mort.
Pourquoi la substance grise devient de plus en plus importante dans la compréhension de la maladie
La sclérose en plaques est une maladie inflammatoire chronique du système nerveux central dans laquelle le système immunitaire attaque par erreur ses propres tissus nerveux. Dans la pratique clinique, on parle le plus souvent d’atteinte de la substance blanche, car ces changements sont plus faciles à repérer sur les images du cerveau et ont longtemps été le principal repère diagnostique. Cependant, ces dernières années, de plus en plus de preuves montrent que la maladie touche aussi la substance grise, c’est-à-dire les zones où se trouvent les corps cellulaires des neurones. Ce sont précisément ces changements qui sont souvent associés à des troubles cognitifs, à un traitement plus lent de l’information et à l’accumulation progressive d’un handicap, en particulier dans les formes progressives de la maladie.
Les données officielles du National Institute of Neurological Disorders and Stroke des États-Unis décrivent la sclérose en plaques comme un trouble neurologique chronique dans lequel le système immunitaire attaque les cellules saines du cerveau et de la moelle épinière. La National MS Society souligne que les changements cognitifs peuvent survenir dans n’importe quelle évolution de la maladie, mais qu’ils sont plus fréquents dans les formes progressives, où le nombre et la localisation des lésions cérébrales ainsi que le degré d’atrophie cérébrale jouent également un rôle important. La nouvelle recherche ne modifie pas ce tableau, mais lui donne un mécanisme biologique plus précis : l’environnement inflammatoire peut créer une pression oxydative et chimique si forte que certains neurones ne parviennent plus à réparer les dommages causés à leur propre ADN.
Deux études, un mécanisme
Les travaux publiés n’observent pas le problème sous un seul angle. La première étude porte sur le développement du cerveau et sur la question de savoir comment se forment les neurones portant le marqueur CUX2. Il s’agit d’un groupe particulier de neurones situés dans les couches supérieures du cortex cérébral, dans des zones importantes pour les connexions corticales complexes et les fonctions supérieures. Les chercheurs ont montré, sur des modèles de cerveau de souris, que ces neurones traversent pendant le développement une période de stress marqué : ils se multiplient rapidement, migrent vers les zones cibles du cortex et créent un vaste réseau de connexions. Pour survivre à une telle pression développementale, ils ont besoin d’un système de réparation de l’ADN très efficace.
Au centre de ce système se trouve le gène ATF4. Selon l’article publié dans
Nature, ATF4 agit comme un régulateur clé de la réponse aux dommages de l’ADN et active une série de mécanismes qui aident à préserver la stabilité des chromosomes. Lorsque les scientifiques ont supprimé expérimentalement la fonction d’ATF4, les conséquences ont été dramatiques : dans les précurseurs des neurones, il y a eu une accumulation de dommages à l’ADN, des perturbations dans la réparation des cassures double brin du matériel génétique et une mort cellulaire, tandis que le développement des parties antérieures du cortex cérébral a été gravement altéré. Il est alors devenu clair que les neurones CUX2 ne sont pas seulement particuliers sur le plan anatomique, mais aussi biologiquement vulnérables.
La deuxième étude transpose cet éclairage développemental à la maladie du cerveau adulte. En analysant des tissus de personnes atteintes de sclérose en plaques, les chercheurs ont trouvé dans les lésions de la substance grise des traces de dommages accrus à l’ADN précisément dans les neurones CUX2. Un schéma similaire a également été observé dans des modèles murins de neuroinflammation et de démyélinisation. Dans ces expériences, l’inflammation favorisait la production de composés réactifs de l’oxygène et d’autres processus chimiques qui endommagent l’ADN. Le système qui avait protégé ces neurones du stress pendant le développement n’était plus capable de suivre l’intensité des dommages, ce qui a entraîné une mort sélective des neurones et des dommages supplémentaires au cortex cérébral.
Que sont exactement les neurones CUX2 et pourquoi sont-ils importants
À première vue, il s’agit d’un détail très spécialisé de la neurobiologie, mais sa signification pour la compréhension de la maladie pourrait être importante. Les neurones CUX2 se trouvent dans les couches superficielles du cortex et sont liés aux réseaux cortico-corticaux, c’est-à-dire au système de connexions entre différentes parties du cortex cérébral. Ces couches sont importantes pour le traitement complexe de l’information, l’intégration des données et les fonctions qui, dans la vie quotidienne, se traduisent par la concentration, le jugement, la planification ou la pensée flexible.
Les scientifiques supposent donc que leur sensibilité pourrait justement aider à expliquer pourquoi certaines personnes atteintes de sclérose en plaques développent avec le temps des difficultés cognitives plus marquées, même lorsque les lésions classiques de la substance blanche ne peuvent pas expliquer totalement le tableau clinique. Des chercheurs de Cambridge ont décrit les neurones CUX2 comme une sorte de « canari dans la mine » pour le cerveau atteint de sclérose en plaques : s’il devient possible de protéger cette population cellulaire particulièrement vulnérable, il sera peut-être possible de ralentir l’extension des dommages avant que la maladie n’entre dans une phase plus profonde et plus progressive.
Changement de cap : de la remyélinisation vers la protection directe des neurones
Au cours des dernières décennies, le développement des thérapies contre la sclérose en plaques a considérablement progressé, en particulier en ce qui concerne la réduction des rechutes et la suppression de l’inflammation aiguë. En même temps, de plus en plus de recherches se sont orientées vers la remyélinisation, c’est-à-dire la restauration de la myéline après une lésion. Cependant, des revues spécialisées publiées ces dernières années avertissent que l’inflammation chronique, persistante, et la dysfonction neuronale restent le principal problème non résolu en matière de progression du handicap. C’est précisément dans cet espace que la nouvelle découverte prend toute son importance.
Le message des auteurs n’est pas que les approches thérapeutiques actuelles ne sont plus importantes, mais qu’elles sont insuffisantes si l’on néglige la substance grise. Si une partie de la neurodégénérescence dans le cerveau touché par la sclérose en plaques résulte d’une réparation défaillante de l’ADN dans des neurones particulièrement sensibles, alors une question thérapeutique entièrement nouvelle s’ouvre : peut-on, parallèlement au contrôle de l’inflammation et à la restauration de la myéline, développer des médicaments qui protègent l’ADN neuronal, renforcent les mécanismes de réparation ou réduisent le stress oxydatif dans des populations critiques de neurones.
C’est particulièrement important pour la sclérose en plaques progressive, dans laquelle les patients n’ont souvent pas un grand nombre de nouvelles rechutes, mais perdent néanmoins progressivement des fonctions. Une telle évolution de la maladie indique depuis longtemps que la démyélinisation seule ne raconte pas toute l’histoire. La nouvelle recherche suggère qu’une partie de cette progression « cachée » pourrait être liée précisément aux dommages cumulatifs subis par les neurones du cortex cérébral, où les conséquences ne sont pas toujours facilement visibles sur les examens de routine, mais se reflètent progressivement dans le fonctionnement quotidien de la personne.
Ce qui est nouveau par rapport aux connaissances antérieures
Le lien entre l’inflammation, le stress oxydatif et la neurodégénérescence dans la sclérose en plaques n’est pas entièrement nouveau. Ce que ces deux travaux apportent, c’est une cartographie plus précise du type de neurone le plus vulnérable, l’identification du développement de ces cellules comme un « point faible » biologique et la démonstration que le même schéma de vulnérabilité apparaît aussi plus tard, dans la maladie inflammatoire du cerveau adulte. Il est également important que les résultats aient été obtenus par une combinaison de plusieurs approches : de la biologie du développement et des manipulations génétiques dans des modèles murins à l’analyse de tissus cérébraux humains et de modèles de neuroinflammation.
Une telle combinaison renforce le poids de la conclusion, mais cela ne signifie pas qu’une solution thérapeutique est imminente. Découvrir un mécanisme n’est pas la même chose qu’un médicament. Il n’existe actuellement aucune confirmation selon laquelle il suffirait de cibler seulement ATF4 ou une seule voie de signalisation pour empêcher la perte de neurones chez l’être humain. En outre, les interventions dans les systèmes de réparation de l’ADN doivent être développées avec une grande prudence, car il s’agit de processus cellulaires fondamentaux qui ont des effets étendus dans différents tissus. En clair, il s’agit d’une étape importante dans la compréhension de la maladie, mais pas encore d’une thérapie prête pour un usage clinique.
Conséquences possibles pour le diagnostic et le suivi des patients
Néanmoins, les conséquences de ces travaux pourraient se faire sentir avant même l’arrivée de nouveaux médicaments. Si d’autres recherches confirment que les dommages à l’ADN dans les neurones CUX2 représentent un signe précoce ou particulièrement informatif de dommages progressifs, cela pourrait influencer le développement de biomarqueurs plus précis de la maladie. Dès à présent, les milieux scientifiques travaillent intensément sur des biomarqueurs capables de mieux capter non seulement l’activité des rechutes, mais aussi la neurodégénérescence silencieuse qui s’accumule entre les aggravations visibles. Dans ce contexte, il devient de plus en plus important de comprendre ce qui se passe dans la substance grise, et pas seulement dans les lésions blanches classiques.
À long terme, cela pourrait aussi signifier des changements dans la manière d’évaluer le succès des thérapies. Si l’objectif du traitement n’est pas seulement de réduire le nombre de nouvelles lésions inflammatoires, mais aussi de préserver le réseau neuronal responsable du fonctionnement cognitif, alors une plus grande attention sera peut-être accordée à une imagerie plus sophistiquée du cortex, aux indicateurs de laboratoire de la neurodégénérescence et au suivi neuropsychologique des patients. Une telle approche se dessine déjà en neurologie contemporaine, et la nouvelle recherche lui apporte un fondement biologique supplémentaire.
Prudence et attentes réalistes
Pour les personnes atteintes et leurs familles, il est important de souligner deux choses. Premièrement, l’étude ne prétend pas avoir trouvé l’unique cause des changements cognitifs dans la sclérose en plaques, mais un mécanisme pouvant expliquer une partie importante de la maladie, en particulier dans les états progressifs et les lésions de la substance grise. Deuxièmement, bien que les résultats ouvrent un nouveau front de recherche, le développement de thérapies qui protégeraient directement les neurones nécessitera des confirmations supplémentaires sur un plus grand nombre de modèles, d’échantillons de patients et, à terme, dans des études cliniques.
Malgré cette prudence, la publication de deux travaux liés dans le même numéro de
Nature constitue un signal fort montrant que le domaine évolue vers une compréhension plus détaillée de ce qui se passe dans le cerveau au-delà de l’image classique de la démyélinisation. Pour la neurologie et la neuroimmunologie, il s’agit d’un changement important, car la progression de la maladie reste le plus grand défi thérapeutique. Et pour les patients et les cliniciens, le message est que l’attention se porte de plus en plus sur la préservation du cortex cérébral lui-même et des neurones qui permettent la pensée, la planification et l’autonomie au quotidien.
C’est précisément pour cela que cette découverte dépasse le cadre étroit de l’intérêt de laboratoire. Elle n’offre pas la promesse sensationnaliste d’un remède rapide, mais elle apporte une réponse plus convaincante à la question de savoir pourquoi la sclérose en plaques peut, avec le temps, atteindre aussi le « cœur processeur » même du cerveau. Si les recherches futures s’appuient sur les résultats actuels, la lutte contre la maladie pourrait consister de moins en moins à seulement réparer l’isolation endommagée des fibres nerveuses, et de plus en plus à préserver les neurones qui permettent au cerveau de rester fonctionnel même lorsque l’inflammation dure pendant des années.
Sources :- Nature – étude sur la perte sélective des neurones CUX2 dans la neuroinflammation (lien)
- Nature – étude sur le rôle d’ATF4 dans la réparation de l’ADN pendant le développement des neurones CUX2 (lien)
- Cambridge Stem Cell Institute – explication officielle des résultats et du rôle des neurones CUX2 dans la sclérose en plaques (lien)
- Cedars-Sinai – publication officielle sur la recherche concernant la substance grise et les neurones les plus exposés aux dommages de l’ADN (lien)
- National Institute of Neurological Disorders and Stroke – informations officielles de base sur la sclérose en plaques en tant que trouble neurologique chronique (lien)
- National MS Society – informations officielles sur les changements cognitifs et l’impact des lésions ainsi que de l’atrophie cérébrale dans la sclérose en plaques (lien)
- Nature Reviews Neuroscience – article de synthèse sur la neuropathobiologie de la sclérose en plaques et le rôle de l’inflammation chronique dans la progression du handicap (lien)
Trouvez un hébergement à proximité
Heure de création: 3 heures avant