L'UEFA prépare une plainte pénale contre Gianni Infantino : l'échec du projet de 4,2 milliards de dollars se transforme en la plus grande crise de son mandat
La pression sur le président de la FIFA, Gianni Infantino, s'est brusquement intensifiée après que l'UEFA a engagé des démarches juridiques aux États-Unis afin de recueillir des documents en vue d'une éventuelle plainte pénale en Suisse concernant l'échec du projet FIFA Forward Enterprise. Selon des documents judiciaires publiés par Associated Press, la confédération européenne de football envisage une procédure contre Infantino ainsi que contre d'éventuels autres responsables ou conseillers de la FIFA pour suspicion de gestion déloyale pénalement répréhensible au titre de l'article 158 du Code pénal suisse. Pour l'instant, l'UEFA n'affirme pas qu'une infraction pénale a été établie, et l'on ignore si le ministère public suisse ouvrira une enquête, mais le simple fait que la préparation d'une plainte soit passée de déclarations politiques à des demandes judiciaires formelles marque un nouveau niveau de conflit au sein du football mondial. Au 29 août, la FIFA n'avait pas répondu publiquement aux dernières allégations contenues dans les dossiers américains, et AP indique que l'organisation avait été contactée pour obtenir un commentaire. Thrive Capital, la société d'investissement liée à l'investissement envisagé, a refusé de commenter l'affaire.
Le projet FIFA Forward Enterprise, abrégé FFE, avait été conçu comme une nouvelle structure commerciale à laquelle la FIFA transférerait une partie de ses activités commerciales les plus précieuses liées aux compétitions. Selon la présentation officielle de la FIFA en juillet, la nouvelle société devait regrouper les droits commerciaux, notamment les droits télévisuels, les parrainages, la billetterie et les licences, avec la gestion opérationnelle des tournois. La FIFA prévoyait de lever jusqu'à 4,2 milliards de dollars de capitaux extérieurs, avec une valorisation initiale de FFE d'environ 20 milliards de dollars. Des documents médiatiques et judiciaires indiquent qu'un groupe d'investisseurs dirigé par le véhicule Thrive Eternal, lié à l'investisseur Joshua Kushner, devait recevoir une participation minoritaire d'environ 20 %. Kushner est le fondateur de Thrive Capital et le frère de Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump, ce qui a encore accru la sensibilité politique et réputationnelle de l'ensemble du projet.
L'UEFA demande des documents par l'intermédiaire des tribunaux de New York et de Floride
Selon les documents examinés par AP, l'UEFA a déposé le 27 août une requête auprès d'un tribunal fédéral de Manhattan afin d'obtenir des éléments de preuve potentiels auprès de Thrive Capital Management et de Joshua Kushner. Dans le même temps, une autorisation judiciaire a été demandée dans le district sud de la Floride pour obtenir des documents de la FIFA, qui possède un bureau à Coral Gables, dans la banlieue de Miami. De telles demandes ne signifient pas qu'un tribunal américain a établi une quelconque responsabilité ; leur objectif est de permettre l'accès à des documents qui pourraient être utilisés dans une éventuelle procédure étrangère. Dans ses requêtes, l'UEFA indique vouloir déterminer comment FFE a été conçu, qui a participé aux négociations, comment la valeur de la nouvelle société a été déterminée et si les procédures internes de la FIFA ont été respectées.
Les accusations les plus graves concernent la manière dont la valeur du projet a été déterminée et la question de savoir si le président de la FIFA a outrepassé ses pouvoirs. Selon AP et d'autres rapports citant les requêtes de l'UEFA, la confédération européenne affirme que la valorisation d'environ 20 milliards de dollars ne résultait pas d'un processus d'appel d'offres ouvert et n'avait pas été vérifiée par une évaluation indépendante. L'UEFA affirme également qu'Infantino et un cercle restreint de collaborateurs ont développé le projet sans associer suffisamment tôt le Conseil de la FIFA, les confédérations et les 211 fédérations nationales. De son côté, dans sa présentation officielle de FFE, la FIFA soutenait que le projet n'en était qu'au stade de la consultation, que les investisseurs extérieurs détiendraient des participations minoritaires et non contrôlantes et que sa mise en œuvre définitive dépendrait du soutien d'une majorité de membres ainsi que des approbations nécessaires du Conseil de la FIFA. C'est précisément la différence entre cette position officielle et l'interprétation du processus par l'UEFA qui se trouve désormais au cœur du différend juridique et institutionnel.
Les avocats de l'UEFA vont encore plus loin dans les requêtes américaines et affirment qu'il existait une possibilité que des investisseurs privés acquièrent un intérêt financier permanent dans la structure commerciale gérant les droits les plus précieux de la FIFA. Selon leur position, une telle transaction pourrait être préjudiciable à la FIFA et à ses membres si les actifs étaient vendus en dessous de leur valeur de marché. Il s'agit pour l'instant de l'affirmation d'une partie au litige, et non d'un fait établi judiciairement. Il n'a pas été annoncé qu'Infantino avait été inculpé ni que le ministère public suisse avait décidé d'engager une procédure pénale. À ce stade, il s'agit de préparer une éventuelle plainte et de recueillir des preuves.
Le projet devait apporter des milliards au développement, mais il a soulevé la question du contrôle des droits
En juillet, la FIFA présentait FFE comme un moyen d'augmenter fortement les investissements dans le développement du football. Selon le communiqué officiel de l'organisation, les capitaux levés auprès d'investisseurs extérieurs devaient soutenir un nouveau programme de développement, avec la possibilité pour chacun des 211 membres d'accéder à une somme unique pouvant atteindre 20 millions de dollars pour des stades, des centres d'entraînement et d'autres projets à long terme. Le 30 juillet, Infantino a déclaré aux membres que la nouvelle structure pourrait permettre d'accroître le financement des fédérations nationales au cours des prochaines périodes de développement, en expliquant qu'une commercialisation renforcée des compétitions de la FIFA devrait augmenter les fonds réinvestis dans le football.
Les opposants au projet soutenaient toutefois que le problème essentiel ne résidait pas seulement dans la taille de la participation, mais dans l'ouverture permanente des droits commerciaux fondamentaux de la FIFA aux capitaux privés. Dès le début, l'UEFA avait averti que les droits liés à la Coupe du monde et aux autres compétitions ne pouvaient pas être considérés comme des actifs dont le président ou une direction restreinte pouvait disposer sans mandat institutionnel large. Dans la dernière déclaration des dirigeants européens du football, publiée le 27 août après une réunion à Monaco, la tentative de vendre un intérêt dans la Coupe du monde a été décrite comme une grave erreur de jugement et un abus du pouvoir présidentiel. L'UEFA a souligné que l'abandon de FFE n'avait pas réglé les questions de confiance, de transparence et de responsabilité soulevées par l'ensemble de l'affaire.
La FIFA a retiré le projet après seulement quelques jours de réaction internationale intense. La déclaration officielle du président a été publiée tard le 31 juillet, et l'abandon a été confirmé comme définitif le 1er août. Infantino avait alors indiqué que le projet visait à renforcer les membres de la FIFA et le développement du football, mais qu'il était devenu évident qu'il avait créé des divisions qui ne servaient plus l'objectif initial. Il a ajouté qu'il avait l'intention de réunir à nouveau les parties intéressées et de continuer à travailler à l'augmentation des investissements dans le football. Cette décision a arrêté la transaction elle-même, mais elle n'a pas mis fin aux conséquences politiques ni aux demandes visant à établir comment le projet avait été créé et qui avait pris les décisions essentielles.
La crise de confiance s'étend au-delà de l'UEFA
L'opposition à Infantino ne se limite plus à la direction de l'UEFA. Six fédérations nordiques de football - le Danemark, la Finlande, l'Islande, la Norvège, la Suède et les Îles Féroé - ont annoncé conjointement le 23 août qu'elles avaient perdu confiance dans le président de la FIFA. Selon leur communiqué, les fédérations ont de sérieuses préoccupations concernant la gouvernance de l'organisation et la prise de décision au plus haut niveau. Elles ont soutenu la demande d'une enquête extérieure totalement indépendante sur les circonstances entourant FIFA Forward Enterprise et demandé un examen indépendant plus large du système de gouvernance de la FIFA, notamment de ses mécanismes de contrôle, de sa transparence et de sa responsabilité.
La Fédération norvégienne de football est allée un pas plus loin. Sa présidente Lise Klaveness a annoncé au début du mois d'août que la Norvège demanderait la démission immédiate d'Infantino, devenant ainsi le premier membre de la FIFA à réclamer explicitement son départ. Klaveness a déclaré que la confiance était perdue et qu'elle ne voyait aucun chemin permettant de revenir à une relation normale avec la direction actuelle. Cette démarche a eu un poids politique au-delà de la seule Norvège, car elle est intervenue au moment où de nombreuses fédérations européennes commençaient à reconsidérer le soutien qu'elles avaient précédemment exprimé à une nouvelle candidature d'Infantino.
La Fédération italienne de football FIGC a officiellement annoncé le 26 août qu'elle retirait son soutien à la candidature d'Infantino à la présidence de la FIFA lors de l'élection de 2027. La FIGC a lié sa décision à la nécessité d'un modèle de gouvernance fondé sur le dialogue, la responsabilité partagée, la durabilité et la protection des intérêts fondamentaux du football. D'autres fédérations européennes ont également retiré ou remis en question ces dernières semaines leur soutien politique antérieur, tandis que de grandes confédérations hors d'Europe, dont l'AFC et la CONCACAF, ont publiquement exprimé leurs préoccupations concernant la manière dont le projet FFE avait été présenté et dirigé. Dans le même temps, Infantino conserve le soutien d'une partie des fédérations en Afrique, en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, ce qui signifie que le rapport de forces au sein de la FIFA n'est pas univoque.
Le 27 août, l'UEFA a temporairement suspendu sa menace précédente de retirer les sélections européennes des compétitions de la FIFA au cours de la saison à venir, mais elle a clairement indiqué que le différend de fond n'était pas terminé. L'organisation européenne a indiqué qu'elle réévaluerait continuellement sa décision de participer et qu'elle pourrait la modifier si les circonstances se détérioraient de nouveau. Dans la même déclaration, l'UEFA a indiqué que, si le président actuel poursuivait sa candidature, elle travaillerait avec des confédérations partenaires afin qu'une alternative crédible soit proposée aux membres.
L'élection de 2027 n'est plus une formalité
Infantino avait officiellement annoncé dès le 1er mai, lors du 76e Congrès de la FIFA à Vancouver, qu'il briguerait de nouveau la présidence. La FIFA a ensuite confirmé que l'élection présidentielle aurait lieu le 18 mars 2027 lors du 77e Congrès à Rabat, au Maroc. Avant la crise autour de FFE, un nouveau mandat paraissait très probable, et aucun adversaire disposant d'un réseau mondial de soutien comparable n'avait été publiquement confirmé. Cependant, le retrait du soutien de certaines fédérations nationales et l'appel ouvert de l'UEFA à une candidature alternative rendent désormais la course électorale nettement plus incertaine.
La date limite de dépôt des candidatures expire le 18 novembre 2026, selon les informations citées par AP. Cela laisse moins de trois mois pour les regroupements politiques, la recherche d'un candidat et l'obtention du soutien nécessaire parmi les membres. Le président de l'UEFA Aleksander Čeferin a déclaré publiquement qu'il n'avait pas l'intention de se présenter lui-même à la présidence de la FIFA, mais qu'il estimait que si Infantino restait dans la course, il devrait avoir un adversaire. Pour l'instant, personne n'a été confirmé dans ce rôle.
Infantino ne montre aucun signe indiquant qu'il compte se retirer. Après l'abandon de FFE, il a continué à exercer ses fonctions présidentielles et à se rendre à des événements de la FIFA, et le 5 août, après une réunion de la direction à Rabat, la FIFA a annoncé que les principaux membres de l'administration avaient de nouveau exprimé leur soutien au président. Dans cette déclaration, l'organisation a reconnu que les processus, la communication et les relations entre le président, le secrétaire général et l'administration pouvaient être améliorés, mais elle n'a pas accepté l'affirmation selon laquelle Infantino aurait perdu son mandat pour diriger l'organisation. Cela montre que la crise politique se déroule parallèlement à deux niveaux : parmi les fédérations nationales et les confédérations, où le soutien s'effrite, et au sein de la structure exécutive de la FIFA, où le président dispose encore d'un soutien institutionnel.
La procédure juridique pourrait devenir plus importante que l'échec de l'opération elle-même
La dernière initiative de l'UEFA change la nature de toute l'affaire, car l'attention ne porte plus seulement sur la question de savoir si FFE était un bon ou un mauvais projet commercial. Une éventuelle procédure pénale en Suisse soulèverait des questions de responsabilité fiduciaire, de méthode d'évaluation des actifs de la FIFA, de pouvoirs du président et d'éventuels intérêts des personnes impliquées dans les négociations. C'est précisément par l'intermédiaire du système américain d'obtention de preuves que l'UEFA cherche à obtenir des documents susceptibles de montrer comment les décisions étaient prises et quelle était la communication avec les investisseurs privés. Tant que ces documents ne seront pas disponibles et que les autorités suisses n'auront pas décidé s'il existe des motifs d'ouvrir une enquête, il n'est pas possible de conclure à l'avance à la responsabilité pénale de quelque personne que ce soit.
L'affaire constitue également un test des réformes de gouvernance introduites par la FIFA après la crise de corruption de la décennie précédente. Infantino a été élu à la tête de l'organisation en 2016 après une période de graves dommages réputationnels sous son prédécesseur Sepp Blatter, et l'un des objectifs centraux de la nouvelle ère était de rétablir la confiance dans la transparence de la prise de décision. C'est précisément pour cette raison que les accusations actuelles ont un impact politique particulièrement fort : les opposants affirment que FFE a révélé une concentration excessive du pouvoir au sein de la présidence, tandis que la FIFA soutient qu'il s'agissait d'une proposition qui n'aurait jamais été mise en œuvre sans le soutien démocratique des membres et les autorisations institutionnelles.
Le contexte financier renforce encore le débat. Selon AP, après le cycle commercial record 2023-2026 et la Coupe du monde en Amérique du Nord, la FIFA prévoit environ cinq milliards de dollars de réserves de trésorerie, avec des revenus d'environ 15 milliards de dollars sur le cycle de quatre ans. L'UEFA pose donc publiquement la question de savoir pourquoi des capitaux extérieurs étaient nécessaires pour augmenter les dépenses de développement. La FIFA soutenait de son côté que FFE permettrait des investissements à long terme beaucoup plus rapides et importants dans les infrastructures, le football féminin, les jeunes joueurs et le développement des fédérations nationales que ce qui est possible avec les programmes existants. Le différend ne se limite donc pas à l'évaluation d'une seule société, mais porte sur la question fondamentale de savoir jusqu'où un organisme sportif mondial peut aller dans l'association de ses droits commerciaux avec des capitaux privés.
Au 29 août 2026, plusieurs questions essentielles restent ouvertes : les tribunaux américains approuveront-ils toutes les demandes de documents de l'UEFA, les éléments recueillis conduiront-ils à une plainte pénale formelle en Suisse et les procureurs suisses ouvriront-ils ensuite une enquête ? Il est tout aussi incertain de savoir combien de fédérations nationales retireront d'ici l'automne leur soutien antérieur à Infantino et si un adversaire sérieux apparaîtra avant la date limite du 18 novembre. Ce qui est déjà clair, c'est que FIFA Forward Enterprise n'est plus seulement un projet commercial avorté. Il est devenu la question centrale de la lutte concernant le futur modèle de gouvernance de la FIFA et potentiellement la plus grande crise politique et juridique des dix années de présidence d'Infantino.
Sources :
- Associated Press - rapport sur les demandes judiciaires de l'UEFA à New York et en Floride, une éventuelle plainte pénale en Suisse et les détails de FFE (lien)
- UEFA - déclaration officielle des dirigeants européens du football du 27 août concernant la crise à la FIFA, la confiance envers la direction et la suspension temporaire de la menace de retrait des compétitions (lien)
- FIFA - description officielle du modèle FIFA Forward Enterprise, de la levée prévue pouvant atteindre 4,2 milliards de dollars et de l'utilisation des fonds pour le développement du football (lien)
- FIFA - déclaration de Gianni Infantino concernant le retrait de la proposition FIFA Forward Enterprise après l'opposition des membres et des confédérations (lien)
- FIFA - confirmation officielle de la date du 77e Congrès de la FIFA et de l'élection présidentielle du 18 mars 2027 à Rabat (lien)
- Fédération italienne de football FIGC - annonce officielle du retrait de son soutien à la candidature d'Infantino à la présidence de la FIFA (lien)
- Associated Press - rapport sur la déclaration commune de six fédérations nordiques et la perte de confiance dans la direction d'Infantino (lien)
- FIFA - communiqué après la réunion de la direction à Rabat le 5 août concernant le soutien de l'administration à Infantino et la nécessité d'améliorer les processus après le retrait de FFE (lien)