Du rythme au silence : comment la politique « America First » vide les plages cubaines et frappe l’existence des gens ordinaires
Pendant des décennies, le tourisme cubain a occupé dans l’imaginaire mondial un statut presque cinématographique : La Havane comme carte postale de voitures anciennes et de façades coloniales, Varadero comme synonyme de vacances caribéennes, et la musique, la danse et la vie de rue comme partie presque obligatoire de tout récit de voyage sur l’île. Mais au printemps 2026, l’image est sensiblement différente. Des plages plus vides, des vols annulés et raccourcis, des pénuries de carburant, des coupures d’électricité de plusieurs heures et de plusieurs jours, ainsi qu’un afflux toujours plus faible de visiteurs étrangers ont transformé le tourisme, autrefois source clé de devises, en un nouveau point de la crise cubaine. Au cœur de ce changement se trouve une combinaison de faiblesses structurelles de longue durée de l’économie cubaine et d’un nouveau durcissement de la politique américaine envers La Havane durant le mandat du président Donald Trump, qui, sous la bannière de la politique « America First », a renouvelé et renforcé la pression sur l’île.
La politique américaine envers Cuba est redevenue plus dure
Washington n’avait déjà pas été clément envers Cuba auparavant, mais au cours de l’année 2025 et au début de 2026, la politique s’est encore durcie. En juin 2025, la Maison-Blanche a renouvelé et modifié le mémorandum présidentiel NSPM-5, qui a confirmé le soutien à l’embargo et a de nouveau souligné l’obligation d’appliquer strictement l’interdiction légale des voyages touristiques des Américains à Cuba. Ce document indique expressément que l’administration américaine veut mettre fin aux pratiques économiques qui, selon son interprétation, profitent de manière disproportionnée à l’État cubain ainsi qu’aux structures militaires, de sécurité et de renseignement, et non à la population cubaine. En même temps, Washington a continué à restreindre les flux financiers et les activités commerciales avec des entités liées à l’appareil d’État cubain, en particulier celles figurant sur la dite Cuba Restricted List, où se trouvent de nombreux sujets liés au conglomérat militaro-étatique qui joue aussi un rôle important dans le tourisme.
Pour le secteur touristique cubain, il est particulièrement important que la pression américaine ne se soit pas arrêtée seulement aux règles de voyage. Fin janvier 2026, Trump, selon des rapports des médias américains et internationaux, a encore durci l’approche envers l’approvisionnement de Cuba en produits énergétiques, прежде всего par une mesure qui menace de conséquences douanières les États qui vendent ou livrent du pétrole à Cuba. La conséquence n’est pas seulement une tension diplomatique, mais aussi un coup très concret porté à l’approvisionnement en carburant. Cuba, dont le système électrique et les transports dépendent depuis des années du carburant importé, est ainsi entrée dans une incertitude énergétique encore plus profonde.
Le tourisme avait déjà baissé auparavant, mais les chiffres sont désormais encore pires
Les données officielles de l’Office national cubain des statistiques et de l’information, ONEI, montrent que l’année 2025 s’est terminée bien plus mal que 2024. Sur la période allant de janvier à décembre 2025, Cuba a enregistré 1.810.663 visiteurs, contre 2.203.117 l’année précédente. Cela représente une baisse à 82,2 % du niveau de 2024. Le problème apparaît encore plus clairement lorsqu’on examine les indicateurs associés : le nombre de nuitées est tombé de 12.831.500 à 10.874.614, le taux d’occupation de 23,0 à 18,9 %, et les revenus des entités touristiques de 120,65 milliards à 109,43 milliards de pesos cubains. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement du fait que moins de personnes viennent à Cuba, mais aussi du fait que le secteur remplit moins bien les hôtels, génère moins de dépenses et maintient plus difficilement sa viabilité opérationnelle.
Le début de 2026 a encore aggravé le tableau. Selon les données préliminaires de l’ONEI, en janvier 2026, Cuba a compté 184.833 visiteurs internationaux, soit 11.512 de moins que durant le même mois de 2025. Le mois de février a été encore plus grave : à la fin de février 2026, un total de 262.496 visiteurs internationaux avait été enregistré, contre 374.267 sur la même période de 2025, soit 112.642 de moins. Cette chute à 70 % du niveau de l’année précédente montre que la tendance ne peut plus être décrite comme une lente reprise post-pandémique qui s’enraye, mais comme une profonde détérioration à un moment où le tourisme mondial, selon les données d’UN Tourism, continue globalement de croître.
Quand le carburant disparaît, le tourisme ne s’arrête pas seulement à l’aéroport
Pour les économies touristiques, le transport aérien n’est pas un luxe, mais une infrastructure de base. C’est précisément pourquoi la décision des autorités cubaines de février 2026, par laquelle les compagnies aériennes ont été averties que du carburant aviation ne serait temporairement pas disponible dans neuf aéroports, y compris le José Martí de La Havane, a eu l’effet d’une alarme. Associated Press a rapporté qu’Air Canada avait déjà suspendu ses vols vers l’île le 9 février, tandis que d’autres compagnies ont dû introduire des escales supplémentaires pour faire le plein dans des pays tiers. Début mars, AP a également annoncé qu’Air France suspendait la liaison Paris–La Havane du 28 mars au 15 juin 2026, précisément en raison de la pénurie de carburant et des difficultés opérationnelles.
Cela produit un effet en chaîne qui ne se voit pas seulement sur la piste. Si les longues liaisons européennes et nord-américaines deviennent peu fiables ou trop chères, Cuba perd automatiquement une partie de ses visiteurs les plus précieux, ceux qui restent plus longtemps et dépensent davantage. Lorsque s’y ajoutent des problèmes de transport local, de distribution alimentaire, de fonctionnement des hôtels et d’approvisionnement en électricité, le produit touristique devient instable même pour les voyageurs prêts à tolérer certaines difficultés. Pour un pays qui doit chercher des devises précisément dans l’exportation de services, c’est un coup très sérieux.
Jours noirs pour le réseau électrique cubain
La crise énergétique n’est pas un élément secondaire de l’histoire, mais son cœur. Au cours du mois de mars 2026, Cuba a subi plusieurs perturbations majeures de son réseau électrique, y compris un effondrement complet du système national. Reuters a rapporté à la mi-mars que l’effondrement du réseau avait privé d’électricité environ 10 millions de personnes. Associated Press a ensuite noté qu’à la fin du mois de mars, il s’agissait déjà du troisième effondrement national du réseau au cours du même mois. Dans l’industrie touristique, de tels événements ne sont pas seulement un problème technique. Ils signifient des coupures de climatisation dans les hôtels, des perturbations dans les chaînes du froid alimentaire, un fonctionnement plus difficile des restaurants et des services de santé, une connectivité internet et téléphonique plus faible, ainsi qu’une charge supplémentaire pour des travailleurs déjà surchargés.
Les autorités cubaines voient les causes dans une combinaison d’infrastructures obsolètes, de manque de carburant et de pression extérieure sur l’approvisionnement énergétique. Les critiques du système cubain, de leur côté, avertissent que la situation actuelle ne peut pas s’expliquer uniquement par les sanctions, mais aussi par des années d’investissements insuffisants, une gestion centralisée et la faible productivité de l’économie nationale. Les deux dimensions sont importantes. Les sanctions et la pression énergétique aggravent la situation, mais elles frappent un système déjà fragile. Pour les Cubains ordinaires, le débat sur la part de chaque cause individuelle change peu le quotidien : quand il n’y a pas d’électricité, il n’y a ni travail, ni transport, ni revenu stable.
Le plus lourd fardeau n’est pas porté par l’élite politique, mais par les travailleurs et les petits entrepreneurs
Dans les communiqués politiques officiels, tant à Washington qu’à La Havane, on parle souvent de « pression sur le régime » ou de « défense de la souveraineté ». Mais la chute du tourisme touche le plus directement des personnes qui ne sont ni les architectes de la politique américaine ni les décideurs de l’État cubain. Ce sont les chauffeurs de taxi, les loueurs privés de chambres, les serveurs, les cuisiniers, les musiciens, les guides, les artisans, les vendeurs de souvenirs et les employés d’hôtel. Reuters a montré ces derniers jours, à travers des scènes de reportage dans des zones touristiques et de petites localités, précisément cette couche silencieuse de la crise : des côtes vides, des embarcations amarrées et des étals sans acheteurs, au moment où les arrivées internationales en février ont chuté de 56 % par rapport à l’année précédente.
Dans le cas cubain, il est particulièrement important que le tourisme ne soit pas seulement l’un des secteurs, mais aussi le canal par lequel la monnaie « forte » parvient à la population locale. Lorsque les hôtels fonctionnent plus faiblement, les prestataires privés de services gagnent eux aussi moins, et les dépenses dans les restaurants, les transports et l’économie informelle diminuent également. Dans un pays souffrant de pénuries chroniques de biens et de faibles revenus réels, le tourisme était pour beaucoup un amortisseur entre le salaire officiel et les coûts réels de la vie. L’affaiblissement de cet amortisseur signifie un appauvrissement plus profond, une plus grande dépendance aux transferts de fonds venus de l’étranger et une incitation plus forte à émigrer.
La baisse de l’intérêt des touristes se produit à un moment où le monde voyage davantage
Le cas cubain est encore plus frappant lorsqu’on le compare à l’environnement international. UN Tourism a annoncé que les arrivées touristiques internationales au cours des neuf premiers mois de 2025 ont augmenté de cinq pour cent par rapport à la même période de 2024, avec plus de 1,1 milliard de voyages et un niveau déjà supérieur à celui de l’année pré-pandémique 2019. Alors qu’une grande partie du monde enregistre une poursuite de la reprise et une hausse de la demande, Cuba va dans le sens inverse. Cela montre que le problème ne réside pas seulement dans la demande mondiale, les prix des billets ou les changements dans les habitudes des voyageurs. Le problème est spécifiquement cubain et découle d’une combinaison de risque politique, d’instabilité des infrastructures et de capacité limitée de l’État à assurer les conditions de base pour le fonctionnement normal du secteur.
Pour une partie des voyageurs, Cuba conserve encore une forte charge d’attraction symbolique. Mais, au final, le tourisme ne se vend pas seulement sur la base de l’atmosphère et de l’image historique. Il se vend à travers la fiabilité des vols, la disponibilité du carburant, le fonctionnement du réseau électrique, l’approvisionnement des hôtels, le sentiment de sécurité et la prévisibilité du service. Lorsque ces éléments deviennent incertains, même des destinations dotées d’une forte identité perdent la course face à la concurrence.
Cuba peut-elle inverser la tendance
À court terme, il y a peu de marge pour une reprise rapide. L’administration américaine ne montre aucun signe d’assouplissement, et les documents officiels de Washington suggèrent que la stratégie de pression fait partie d’un projet politique plus large envers Cuba. D’autre part, à la fin de février 2026, l’OFAC a ouvert la possibilité d’un régime de licences plus favorable pour certaines demandes qui permettraient la revente de pétrole vénézuélien destiné à être utilisé à Cuba, mais avec la stricte limitation selon laquelle de telles opérations ne doivent pas profiter à des entités liées à l’armée cubaine et aux structures étatiques figurant sur la liste restrictive américaine. C’est un signal que Washington veut distinguer le soutien au secteur privé du soutien à l’État, mais, dans la pratique, la question est de savoir dans quelle mesure un tel modèle peut rapidement et suffisamment stabiliser l’approvisionnement énergétique.
Pour La Havane, le problème est encore plus profond : même si une partie des canaux d’approvisionnement s’améliorait, resteraient des infrastructures obsolètes, un faible taux d’occupation, une confiance affaiblie des compagnies aériennes et un dommage réputationnel croissant pour la destination. L’industrie touristique peut supporter des tensions politiques, mais elle supporte beaucoup plus difficilement la combinaison de vols incertains, de coupures d’électricité prolongées et d’une baisse de la qualité des services quotidiens. C’est précisément pourquoi la crise actuelle ne peut pas être observée seulement comme une nouvelle baisse cyclique de la saison, mais comme le signe que l’un des plus importants piliers économiques cubains a été sérieusement ébranlé.
Derrière la géopolitique, il reste le silence sur les plages
Dans les centres politiques du pouvoir, les sanctions sont souvent présentées comme un instrument de pression sur le pouvoir, et dans les récits officiels cubains comme une preuve d’agression extérieure. Mais entre ces deux versions de l’histoire demeure le quotidien des personnes qui vivent du tourisme. Lorsqu’un vol est annulé, ce n’est pas un ministère qui perd des revenus, mais le chauffeur qui devait accueillir les invités. Lorsqu’un hôtel fonctionne à moitié de sa capacité, le choc n’est pas ressenti seulement par les statistiques de l’État, mais aussi par le cuisinier, la femme de chambre, le musicien et le petit loueur. Le 15 avril 2026, Cuba est toujours plus éloignée de l’image de l’insouciance caribéenne avec laquelle elle s’est vendue au monde pendant des années. Au lieu du rythme et de la vivacité, de nombreuses zones touristiques sont aujourd’hui marquées par le silence, le vide et l’incertitude, et le prix le plus élevé de cet affrontement géopolitique est une fois encore payé par ceux qui en décident le moins.
Sources :- La Maison-Blanche – mémorandum présidentiel NSPM-5 et résumé officiel du renforcement de la politique américaine envers Cuba (lien)- La Maison-Blanche – aperçu officiel des mesures de l’administration Donald Trump envers Cuba en 2025 et 2026 (lien)- U.S. Department of the Treasury, OFAC – aperçu du programme de sanctions envers Cuba et directives officielles (lien)- U.S. Department of the Treasury, OFAC – FAQ 1238 sur la possibilité de délivrer une licence pour la revente de pétrole vénézuélien destiné à être utilisé à Cuba (lien)- ONEI – aperçu statistique officiel cubain du tourisme pour janvier–décembre 2025, y compris le nombre de visiteurs, les nuitées, les revenus et le taux d’occupation (lien)- ONEI – données préliminaires sur les visiteurs internationaux en janvier 2026 (lien)- ONEI – données préliminaires sur les visiteurs internationaux jusqu’à la fin de février 2026 (lien)- Associated Press – reportage sur la pénurie de carburant aviation, les suspensions de vols et les conséquences pour le tourisme cubain (lien)- Associated Press – reportage sur la suspension temporaire de la liaison Air France entre Paris et La Havane (lien)- Reuters – photoreportages et rapports sur la baisse du tourisme, la pénurie de carburant et l’effondrement du réseau électrique en mars et avril 2026 (lien)- UN Tourism – données mondiales sur la hausse des arrivées touristiques internationales en 2025 comme contexte comparatif plus large (lien)
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