Le tourisme nigérian entre potentiel et obstacles : l’État d’Ekiti comme cas d’école pour une nouvelle stratégie
Le Nigeria est un pays qui réunit, au sein d’un même État, une côte atlantique, des savanes, des forêts tropicales, des mégacentres urbains et des centaines de traditions culturelles. Cet éventail de ressources naturelles et sociales, associé à une industrie créative forte et à une scène gastronomique de plus en plus visible, conduit depuis des années une partie des experts à décrire le Nigeria comme le « marché touristique inexploité » de l’Afrique. Mais la réalité est plus tenace : les arrivées internationales et les dépenses touristiques restent modestes au regard de la taille du pays, et la perception de la sécurité, la qualité des infrastructures et des politiques d’entrée changeantes sont souvent le premier obstacle mentionné dans les conseils aux voyageurs étrangers et les analyses du secteur.
Dans ce contexte plus large, les initiatives d’un État fédéré – l’État d’Ekiti, au sud-ouest du pays – attirent l’attention, car elles offrent ce qui manque souvent au Nigeria en matière de tourisme : un plan de long terme avec des objectifs mesurables, des priorités définies et l’implication des parties prenantes locales. Les médias et les acteurs touristiques au Nigeria soulignent qu’Ekiti, via l’élaboration et la mise en œuvre d’un « Tourism Development Master Plan », tente de passer de projets ad hoc à une gestion systémique de la destination, avec un accent sur la préservation du patrimoine et l’attraction d’investissements.
Pourquoi le Nigeria peine à percer sur le marché touristique mondial
Lorsqu’on évoque les raisons pour lesquelles le Nigeria ne figure pas parmi les destinations africaines les plus visitées, trois thèmes reviennent presque toujours : la sécurité, les infrastructures et la cohérence des politiques publiques. Les avis aux voyageurs de gouvernements comme ceux des États-Unis et du Canada ont, ces dernières années, mis en avant des risques liés à la criminalité, aux enlèvements, aux attaques armées et au terrorisme, en précisant que le niveau de risque varie selon les régions et les villes. De telles évaluations officielles, quelles que soient les nuances, influencent fortement les décisions des voyageurs et des assureurs et peuvent être déterminantes pour les circuits organisés, les voyages d’affaires/congrès et les investissements dans l’hébergement.
Les infrastructures constituent le deuxième niveau du problème : des liaisons routières à la fiabilité du transport aérien, en passant par la stabilité énergétique et l’accès aux services de base. Les médias économiques nigérians avertissent que l’état des infrastructures et de la logistique complique le développement de destinations au-delà des principaux centres urbains et renchérit les déplacements à l’intérieur du pays.
Le troisième élément est la cohérence institutionnelle. Le tourisme est par nature une activité de long terme : les investissements dans les hôtels, les attractions et le marketing reposent sur des règles stables et des procédures prévisibles. Les changements de régimes de visas, les obstacles administratifs ou une application peu fiable des réglementations peuvent rebuter les voyageurs autant qu’une mauvaise connectivité des transports.
La politique des visas comme signal pour les investisseurs et les voyageurs
Pour réduire les barrières administratives, le Nigeria a annoncé et/ou mis en place des changements dans son système de délivrance des visas. Selon des analyses d’experts et des synthèses des évolutions réglementaires, à partir du 1er mai 2025, une transition vers un système de visa entièrement électronique (e-Visa) est prévue, avec un abandon progressif du modèle « visa on arrival » et des décisions sous 48 heures. Cette avancée peut faciliter la planification des voyages, mais l’effet sur le tourisme dépendra de la mise en œuvre, de la clarté des informations et de la capacité du système à absorber un volume plus important de demandes – surtout en haute saison et autour des grands événements.
État d’Ekiti : d’un territoire « caché » à une destination structurée
L’État d’Ekiti n’a pas de mégapole comme Lagos, ni une « marque » mondialement reconnue comme, par exemple, la côte touristique de certains pays voisins. C’est précisément pour cela qu’il est intéressant comme test : si une destination qui n’est pas en première ligne de la demande internationale parvient à s’organiser, cela peut servir de modèle à d’autres. Ces dernières années, les autorités d’Ekiti et les structures touristiques locales parlent plus ouvertement de la nécessité de cartographier les attractions, de prioriser les infrastructures et de placer le secteur privé en position de partenaire, plutôt que de simple exécutant de projets ponctuels.
Selon des médias nigérians, le gouverneur Biodun Abayomi Oyebanji a donné son approbation au développement d’un « Tourism Development Master Plan » comme cadre permettant d’identifier les principaux actifs touristiques de l’État, de définir des standards et de proposer des projets capables d’attirer des investissements et de créer des emplois.
Parallèlement, l’Ekiti State Bureau of Tourism Development souligne sur son site officiel son mandat de promotion et de développement du tourisme, avec un accent sur la sécurité des visiteurs, la préservation des ressources naturelles et culturelles et l’impact économique sur les communautés locales.
Ce que signifie généralement un master plan dans la pratique
Dans les débats publics sur le tourisme, un « master plan » est souvent compris comme un document qui reste sur le papier. Mais dans les modèles classiques de gestion de destination, un tel plan est une feuille de route opérationnelle : il définit quelles attractions sont développées en premier, quelles routes, l’eau, l’électricité ou l’infrastructure numérique sont des prérequis, comment les standards de qualité sont fixés, qui gère les sites et comment le succès est mesuré via le nombre de visiteurs, la durée de séjour et les dépenses.
Guardian Nigeria, dans un texte sur le master plan d’Ekiti, met en avant l’attente que le document devrait aider à redéfinir la destination, à préserver le patrimoine culturel et à ouvrir de l’espace pour de nouveaux emplois et des activités entrepreneuriales, tout en appelant les habitants et les parties prenantes touristiques à participer au processus.
Dans ce sens, la clé n’est pas seulement un nouveau slogan, mais des mécanismes qui relient le secteur public, la communauté et les investisseurs.
Attractions naturelles et culturelles : ce qu’Ekiti peut réellement offrir
Ekiti est le plus souvent évoqué pour ses sites naturels, parmi lesquels le complexe Ikogosi Warm Springs est le plus connu – une particularité géologique où, selon les descriptions locales et les guides touristiques, une source chaude et une source froide se rencontrent dans la même zone tout en conservant des caractéristiques de température différentes. De tels phénomènes rares sont naturellement une « histoire » qui se transmet bien à un public international, mais pour devenir un produit, il faut de l’accessibilité, de la sécurité et une gestion durable.
Ekiti possède aussi des paysages vallonnés, des zones forestières et des sites liés à l’histoire et à l’identité yoruba. Pour le tourisme, cela signifie que l’État peut se positionner dans le segment des séjours nature, de l’aventure « soft » et de la culture, plutôt que nécessairement dans le tourisme de masse. Un tel profil présente deux avantages : il pèse moins sur des écosystèmes sensibles et il est plus réaliste à mettre en œuvre avec un budget limité, tout en créant de la place pour de petites capacités d’hébergement, des guides locaux et une offre authentique de cuisine et d’artisanat.
Le tourisme durable comme choix politique
Dans la pratique, la durabilité est souvent réduite à une formule. Mais pour des destinations comme l’État d’Ekiti, la durabilité est aussi une mesure de sécurité et d’économie : une pression excessive et non contrôlée sur une attraction peut provoquer la dégradation de l’environnement, des conflits fonciers et la « fuite » des revenus vers des acteurs extérieurs. À l’inverse, un modèle qui inclut les communautés locales via des emplois, des concessions, la formation de guides et des chaînes d’approvisionnement locales augmente l’acceptabilité du tourisme et réduit le risque de vandalisme ou de résistance au projet.
La description officielle du rôle de l’Ekiti State Bureau of Tourism Development met précisément en avant cette logique – créer des expériences pour les visiteurs tout en préservant les ressources et en stimulant la croissance.
La vue d’ensemble : un succès dans un État peut-il changer la perception du pays
Ekiti ne peut pas, à lui seul, résoudre le principal obstacle nigérian – le fardeau réputationnel lié à la sécurité – car les avis aux voyageurs concernent l’ensemble du pays et généralisent souvent les risques.
Mais il peut faire deux choses qui sont souvent décisives en tourisme.
Premièrement, il peut montrer qu’au Nigeria il est possible de mener une politique touristique comme un service public, avec des standards clairs, des données et de la planification. Si une destination parvient à instaurer des routines fiables (points d’information, guides agréés, règles de concession transparentes, protocoles de sécurité), cela devient un argument auprès des investisseurs et des tour-opérateurs : le risque n’est pas nécessairement identique dans toutes les régions du pays.
Deuxièmement, le succès d’un État peut stimuler une « concurrence de qualité » entre États fédérés. Dans des systèmes décentralisés, où les autorités locales ont un rôle réel dans la gestion des attractions et des infrastructures, une telle dynamique peut accélérer les changements plus efficacement qu’une grande campagne nationale unique.
Ce que dit le secteur sur les failles structurelles
Les analyses nigérianes et les commentaires d’experts avertissent que le pays n’investit pas assez systématiquement dans le tourisme et que les obstacles, outre la sécurité, incluent des pratiques de visa incohérentes, des coûts de voyage élevés et des difficultés logistiques.
Ces évaluations sont importantes, car elles indiquent que le « problème de branding » n’est pas seulement marketing, mais aussi opérationnel : le tourisme commence à la frontière, se poursuit sur la route et s’achève dans l’expérience du visiteur.
Enjeux économiques : pourquoi le tourisme est-il mis en avant
Au Nigeria, le tourisme est de plus en plus mentionné comme un instrument de diversification de l’économie et d’élargissement des sources de recettes en devises, notamment en périodes de volatilité des marchés de l’énergie. C’est précisément pourquoi, dans les débats publics, le tourisme est associé aux petites et moyennes entreprises, à l’emploi des jeunes et au développement des zones rurales.
Dans ses cadres économiques par pays, le WTTC souligne que la contribution du tourisme se mesure via le PIB, l’emploi, l’investissement et les dépenses des visiteurs, avec des comparaisons avant et après les chocs pandémiques. Pour le Nigeria, le WTTC a publié sur sa plateforme une analyse économique et une fiche d’information, ce qui suggère qu’il considère le secteur comme pertinent pour la macroéconomie, même si le niveau de la demande internationale reste confronté à des limites.
Ekiti et l’économie touristique « locale »
Si Ekiti veut éviter un scénario où le tourisme génère du chiffre d’affaires mais peu de bénéfices pour la communauté, le master plan doit prévoir comment la valeur locale est retenue dans l’État : en encourageant des hébergements détenus localement, en certifiant des guides locaux, en reliant l’agriculture et l’hôtellerie-restauration et en créant des événements culturels qui ne sont pas seulement pour les visiteurs, mais aussi pour les habitants.
C’est aussi une question politique : lorsque le tourisme devient un outil de développement, il s’accompagne d’attentes de transparence et de répartition des bénéfices. C’est pourquoi l’élément d’inclusion des parties prenantes est important – un aspect déjà mis en avant dans les textes nigérians sur le master plan d’Ekiti.
À quoi pourrait ressembler une « trajectoire » réaliste du Nigeria vers un tourisme plus stable
Sur la base des analyses publiques à ce jour et des avertissements officiels, il sera difficile pour le Nigeria de changer la perception du jour au lendemain. Mais il existe une série d’étapes jugées pragmatiques et réalisables dans les milieux d’experts, et qu’Ekiti tente d’intégrer à sa propre stratégie.
- Segmentation des destinations : au lieu d’un message national unique, focus sur les régions et les produits où la logistique est faisable et où un standard de service peut être garanti.
- Standards et licences : des règles claires pour les guides, les opérateurs et les établissements, avec des mécanismes de contrôle, afin de réduire les improvisations qui nuisent à la réputation.
- La frontière comme expérience : mise en œuvre cohérente du système e-Visa et informations claires aux voyageurs, car la première impression commence dans l’administration.
- Protocoles de sécurité : coopération des autorités locales et des services de sécurité pour protéger les principales routes et sites touristiques, avec une communication transparente sur les risques et les recommandations.
- « Minimum » d’infrastructure : routes d’accès, signalétique, services de base et approvisionnement énergétique fiable comme condition pour que les attractions soient plus qu’une excursion à la journée.
Une telle liste ne garantit pas le succès, mais elle montre que le tourisme au Nigeria est de moins en moins traité comme un sujet décoratif et de plus en plus comme une politique sectorielle qui exige de la coordination. C’est précisément là qu’Ekiti peut être intéressant : un master plan, s’il est mis en œuvre, permet de montrer comment les points « difficiles » – accès, standards, investissements et gestion – se résolvent via un document et un budget, et pas seulement via des campagnes.
Ce qu’il faut suivre en 2026 : la mise en œuvre, pas les annonces
Pour le public international, il sera crucial d’observer des avancées concrètes : Ekiti a-t-il mis en place des informations claires pour les visiteurs, les principales attractions sont-elles plus accessibles, existe-t-il une gestion durable et une coopération avec le secteur privé. Pour le Nigeria dans son ensemble, la question est de savoir si les signaux de réforme – comme la numérisation du système de visas – se transformeront en une pratique cohérente qui réduit l’incertitude des voyageurs.
Si Ekiti respecte la logique du master plan, l’accent devrait rester sur une amélioration progressive de la qualité et la création de résultats « vérifiables », car le tourisme dans les pays à risques réputationnels progresse par petits pas mesurables. Dans ce scénario, Ekiti ne serait pas seulement une destination supplémentaire sur la carte du Nigeria, mais une démonstration que le pays peut bâtir le tourisme comme un système ordonné – précisément là où la différence entre potentiel et politique est la plus visible.
Sources :- Guardian Nigeria – reportage sur l’Ekiti State Tourism Master Plan et ses effets attendus (link)- Heritage News Nigeria – information sur l’approbation du gouverneur Oyebanji pour le développement du master plan (link)- Ekiti State Government – description des attributions du Bureau of Tourism Development (link)- BusinessDay Nigeria – analyse de l’impact des infrastructures sur la croissance du tourisme (link)- U.S. Department of State – avis aux voyageurs pour le Nigeria (mise à jour 15 juillet 2025) (link)- Government of Canada – conseils aux voyageurs pour le Nigeria (mise à jour 4 février 2026) (link)- PwC Nigeria – synthèse des nouvelles règles d’immigration et du système e-Visa à partir du 1er mai 2025 (link)- International Bar Association – aperçu « Nigeria Visa Policy 2025 » (link)- WTTC Research Hub – Nigeria Travel & Tourism Economic Impact (factsheet et rapport, publications 2025) (link)- eTurboNews – article sur le potentiel touristique du Nigeria et l’initiative de l’État d’Ekiti (link)
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