Tourisme sans espèces : quand la praticité décide qui peut voyager — et qui reste exclu
Alors que les réceptions d’hôtels, les aéroports, les stades et les festivals d’été basculent de plus en plus vite vers les cartes et les portefeuilles mobiles, le « cashless » n’est plus seulement une tendance technologique, mais aussi une question d’accès. Pour une partie des visiteurs, le paiement numérique signifie des files plus courtes, moins de soucis de bureaux de change et des transactions plus sûres. Pour d’autres, cela devient un obstacle qui façonne l’itinéraire, le budget et l’impression de la destination — du premier contact à l’aéroport jusqu’au dernier café au centre-ville. Il arrive de plus en plus souvent qu’un voyageur n’apprenne qu’une fois sur place que, dans certains lieux, les espèces ne sont pas acceptées du tout, ou qu’elles ne le sont qu’« exceptionnellement », avec des démarches supplémentaires et de l’attente.
Le changement est le plus souvent justifié par un service plus rapide, un risque de vol plus faible et une gestion plus simple du flux et de la comptabilité. Mais les conséquences sont plus larges : frais supplémentaires, taux de change moins favorables, exposition aux blocages de carte et perte de flexibilité pour les familles, les personnes âgées et les visiteurs venant de pays où l’argent liquide reste dominant. Dans le tourisme, où chaque petite transaction fait partie de l’expérience, un obstacle « invisible » peut décider si le client dépensera plus — ou s’il renoncera et cherchera une alternative. Quand le paiement devient un problème, il cesse d’être un détail technique et devient une partie de l’image de savoir si la destination est accueillante — ou si elle donne l’impression d’introduire des filtres.
Que signifie le « cashless » dans le tourisme et pourquoi il se développe
Dans sa forme la plus simple, le « cashless » signifie qu’un service à un endroit donné n’accepte pas l’argent physique. Dans le tourisme, ce modèle apparaît sous plusieurs variantes, et chacune a des conséquences différentes pour le consommateur :
- Entièrement sans espèces – les caisses, kiosques, établissements de restauration ou transporteurs n’acceptent que les cartes et les portefeuilles numériques, sans possibilité de payer avec des billets et des pièces.
- Modèle hybride – les espèces sont formellement acceptées, mais elles sont « indésirables » : moins de caisses, horaires limités, service plus lent ou moindre disponibilité de monnaie, de sorte que le client est pratiquement orienté vers la carte.
- Systèmes fermés – dans les festivals et événements, la consommation passe par des cartes ou bracelets préchargés, parfois avec conversion en « monnaie virtuelle » et des règles de remboursement qui ne sont pas toujours intuitives.
Les raisons pour lesquelles l’industrie se tourne vers les paiements numériques sont claires : accélérer le service, faciliter la gestion des stocks, réduire les coûts de gestion des espèces et mieux contrôler les revenus dans un contexte de nombreux achats. Dans l’industrie de l’événementiel et les enceintes sportives, un motif supplémentaire est la fluidité — des files plus rapides signifient plus de ventes en peu de temps, ce qui se traduit directement par des revenus plus élevés pour les organisateurs et les concessionnaires. Dans les aéroports et les transports, les arguments sont souvent liés à la sécurité et à la standardisation des processus, et dans la restauration à une clôture de caisse plus simple et à moins d’erreurs en exploitation. Le problème survient lorsqu’on oublie que le tourisme, par définition, rassemble des personnes ayant des habitudes différentes, des services bancaires différents et des niveaux de maîtrise numérique différents.
L’Europe paie de plus en plus numériquement, mais l’espèce reste massivement présente
La tendance à la numérisation est évidente, mais les statistiques européennes montrent que l’argent liquide fait toujours partie du quotidien. La Banque centrale européenne, dans son étude sur les habitudes de paiement des consommateurs (SPACE 2024), constate la poursuite du passage aux paiements numériques, surtout en ligne. Pourtant, aux points de vente dans la zone euro, en 2024, l’espèce restait le moyen de paiement le plus utilisé : elle a servi dans 52% des transactions POS, en baisse par rapport à 59% en 2022. En valeur de transaction, les cartes jouent un rôle plus important, ce qui indique un schéma simple : les montants plus élevés sont plus souvent payés numériquement, tandis que les petites sommes sont encore souvent réglées en espèces.
Un tableau similaire ressort d’une enquête sur l’acceptation des espèces par les entreprises dans la zone euro. La BCE indique que l’acceptation des espèces entre 2021 et 2024 est passée de 96% à 88%, en expliquant que les consommateurs paient moins souvent en espèces et qu’une partie des entreprises adapte ses processus à cette tendance. En même temps, la grande majorité des entreprises qui acceptent encore les espèces entend poursuivre cette pratique, ce qui montre que l’argent liquide conserve un rôle de « filet de sécurité » dans les transactions quotidiennes. Dans les zones touristiques, cela peut créer des tensions : le visiteur s’attend à pouvoir payer comme chez lui, tandis qu’on lui indique sur place que les « règles du jeu » n’incluent plus billets et pièces.
Qui ressent le plus la règle « cartes uniquement »
Dans le tourisme, l’inégalité se voit rarement au premier regard, mais se ressent vite à la caisse. Le « cashless » touche le plus souvent plusieurs groupes — non seulement les voyageurs, mais aussi une partie de la population locale qui dépend de l’infrastructure touristique :
- Voyageurs venant de pays « cash-based » – visiteurs arrivant avec des espèces ou avec des cartes qui ne fonctionnent pas de manière fiable à l’étranger, ainsi que ceux qui n’ont pas accès à des transactions internationales avantageuses.
- Familles et voyageurs à budget strict – l’espèce est souvent un outil de contrôle des dépenses ; dans un environnement numérique de micro-achats constants, il est plus facile de « perdre le fil » de l’argent déjà dépensé.
- Personnes âgées et celles ayant une moindre maîtrise numérique – une partie voyage, une partie vit dans des zones touristiques et dépend des commerces, des transports et des services qui se numérisent.
- Petits entrepreneurs – activités saisonnières et loueurs qui doivent investir dans des terminaux et payer des frais, ou risquer de perdre une partie des clients qui préfèrent la carte.
- Voyageurs sans internet stable ou batterie vide – portefeuille numérique et applications dépendent de l’appareil, de l’alimentation et du réseau, et la foule et les voyages signifient souvent l’inverse.
Le problème est aussi opérationnel, pas seulement une question d’habitude. Les cartes peuvent être bloquées par des règles de sécurité bancaire, des transactions peuvent être signalées comme suspectes, et les paiements mobiles dépendent de l’authentification et parfois de vérifications supplémentaires. Dans ces situations, l’espèce est le plan de secours le plus simple : elle fonctionne quand le signal est faible, quand l’appareil manque de batterie ou quand le système ne répond temporairement pas. Quand une destination supprime totalement ce plan de secours, le voyageur peut se retrouver sans moyen de paiement au moment même où il en a le plus besoin — dans les transports publics, à l’entrée d’un événement, au restaurant après un long trajet ou lors de l’achat de produits de base.
Des aéroports aux festivals : où le changement se voit le plus vite
Aéroports et compagnies aériennes
Pour le voyageur, le premier contact avec la destination est crucial : l’aéroport et le système de transport. Si l’on ne peut pas y payer en espèces — par exemple pour des frais, un service ou un bagage supplémentaire — le visiteur doit immédiatement compter sur la carte. Delta Air Lines indique dans un avis officiel qu’à partir du 19 mai 2025, des sites supplémentaires sur les marchés internationaux deviennent « cashless » et n’acceptent plus les espèces. Le voyageur qui n’est pas au courant des règles peut rencontrer un problème très concret : il ne s’agit pas de savoir s’il veut payer numériquement, mais s’il peut terminer la transaction au moment où il a besoin du service.
Stades, salles et grands événements
Les enceintes sportives et de concert passent de plus en plus à la vente « cashless » de nourriture et de boissons, en invoquant la réduction des files et une efficacité accrue. Certains sites tentent d’atténuer le problème en introduisant des appareils « reverse ATM », où l’espèce est convertie en carte prépayée valable à l’intérieur du site. Même si cela permet formellement de consommer, cela impose des étapes supplémentaires au visiteur et rend la dépense moins transparente, car l’argent change d’abord de forme avant d’être dépensé. Dans la foule avant le début d’un match ou d’un concert, ce « pas en plus » signifie souvent renoncer à l’achat, ce qui est l’opposé de l’argument officiel d’une « meilleure expérience ».
Festivals et « monnaies » fermées sur bracelets
Les festivals qui, en plus du « cashless », introduisent leurs propres systèmes de paiement — jetons, pièces numériques et bracelets — constituent une histoire à part. The Brussels Times, dans un aperçu de la scène des festivals belges, décrit comment ces systèmes peuvent être complexes pour les utilisateurs et relaie les avertissements d’acteurs de la consommation sur la transparence, les règles de remboursement et les pertes possibles dues aux arrondis ou aux frais. Pour les touristes, cela signifie une couche supplémentaire d’incertitude : ils ne paient plus en euros ni via une transaction carte standard, mais dans un système qu’il faut apprendre sur place, souvent sous la pression de la foule. En pratique, un visiteur peut ne se rendre compte qu’après l’événement qu’il lui reste un solde inutilisé ou que le remboursement est compliqué.
L’espèce est-elle un droit et où la politique intervient
Le débat sur l’argent liquide en Europe dépasse les habitudes des consommateurs et entre dans la réglementation. La Commission européenne a présenté en 2023 une proposition de règlement visant à renforcer le statut de l’euro en espèces comme monnaie ayant cours légal. Le document indique que le concept de cours légal, tel qu’interprété par la Cour de justice de l’Union européenne, inclut une règle générale selon laquelle l’euro en espèces devrait être accepté, avec des exceptions limitées et justifiées. Dans le cadre de sa stratégie sur les espèces, la BCE souligne l’objectif que l’accès aux espèces et l’acceptation de l’euro en espèces soient garantis juridiquement dans toute la zone euro, précisément parce que l’infrastructure des espèces peut se réduire silencieusement.
La Norvège, bien qu’en dehors de l’UE, a fourni un exemple clair de la manière dont un État peut intervenir. Norges Bank indique qu’en juin 2024, une modification de la loi a été adoptée pour clarifier le droit du consommateur : dans les locaux de vente où une entreprise vend régulièrement des biens ou des services aux consommateurs, il faut offrir au consommateur la possibilité de payer avec une monnaie ayant cours légal s’il est possible de payer aussi par d’autres solutions dans ou en lien immédiat avec le local de vente. Une telle règle vise à empêcher que le numérique devienne l’unique porte d’entrée sur le marché, tout en n’interdisant pas les méthodes numériques, mais en imposant une obligation de choix.
Parallèlement, le débat se mène aussi dans des pays longtemps considérés comme des laboratoires de la société sans espèces. The Guardian a décrit dans une analyse du cas suédois comment, avec une numérisation presque totale des paiements, les arguments de sécurité et de résilience sont de plus en plus mis en avant, y compris la nécessité que l’espèce reste disponible comme réserve en cas de crise et de pannes des systèmes numériques. Dans de telles circonstances, l’espèce acquiert une nouvelle fonction : ce n’est pas seulement un moyen de paiement, mais aussi une partie de l’infrastructure qui permet la continuité de la vie et de l’économie.
Le coût de la praticité : frais, taux de change et pertes cachées
Pour le consommateur, le « cashless » n’est souvent pas gratuit, même lorsqu’il est présenté comme la norme. Si le voyageur doit retirer des espèces puis les convertir en carte prépayée ou en jetons de festival, il perd à plusieurs niveaux : frais de retrait, conversion de devise, éventuels frais du système, ainsi que les arrondis et le montant inutilisé difficile à récupérer. Avec le paiement par carte, un coût supplémentaire peut être la conversion dynamique de devise (DCC) ou des frais bancaires pour les transactions à l’étranger — que le voyageur ne voit souvent pas immédiatement, mais seulement sur le relevé. C’est particulièrement sensible lorsque le touriste est forcé vers un mode de paiement donné, sans alternative réelle.
Pour les petits acteurs touristiques, l’encaissement numérique est une arme à double tranchant. Les cartes apportent de la sécurité et réduisent le risque de manipulation d’espèces, mais impliquent des frais et des coûts d’équipement, et parfois l’obligation de contractualiser avec des intermédiaires. Dans les milieux saisonniers et les micro-entreprises, une différence de quelques points de pourcentage peut être sensible, surtout pour de petits montants qui constituent l’épine dorsale de la dépense locale. Le résultat est une segmentation : une partie de l’offre reste orientée espèces, une partie devient exclusivement par carte, et le touriste choisit ce qui est disponible, pas nécessairement la meilleure offre ou l’expérience la plus authentique.
Des destinations qui paraissent ouvertes et d’autres qui paraissent fermées
Le sentiment d’être le bienvenu naît souvent de petits détails : peux-tu payer une bouteille d’eau au kiosque, un ticket de bus, une entrée de musée ou un repas au restaurant sans logistique supplémentaire ? Quand la réponse est « non », la destination peut être perçue comme moins accessible, notamment pour les voyageurs habitués aux espèces ou voyageant avec un budget limité. Le tourisme n’est pas seulement l’hébergement, mais une chaîne de microtransactions, et chaque point de cette chaîne peut devenir un goulot d’étranglement. Si un festival a un système fermé de jetons, qu’un stade n’accepte pas les espèces et que les transports exigent une application, le voyageur a l’impression de devoir être « équipé numériquement » pour pouvoir participer à l’offre.
Dans ce sens, le « cashless » est aussi un risque réputationnel. Une destination qui veut attirer un public plus large doit tenir compte de différentes habitudes de paiement et de différentes capacités financières. Cela ne signifie pas un retour à l’espèce exclusivement, mais une compréhension de la façon dont les règles d’encaissement influencent la perception d’accessibilité. À une époque où les destinations se disputent différents profils de touristes, l’inclusion financière devient un élément de compétitivité au même titre que la connectivité, la qualité de l’hébergement ou l’offre culturelle. Le paiement fait partie de l’infrastructure d’hospitalité : plus c’est simple et prévisible, plus le visiteur a de chances de se sentir en sécurité et bienvenu.
Comment réduire l’exclusion sans renoncer au numérique
La pratique montre qu’une partie des problèmes peut être atténuée sans renoncer aux cartes. La clé réside dans la conception du système et dans une information claire des visiteurs :
- Règles claires avant l’arrivée – les moyens de paiement doivent être mis en avant sur les sites officiels, dans les applications et à l’entrée, afin que le voyageur puisse planifier et préparer une alternative.
- Alternative sans smartphone – des cartes prépayées pouvant être achetées en espèces sans procédures complexes, avec des frais clairement indiqués et minimaux.
- Transparence des conversions et des remboursements – surtout dans les systèmes fermés des festivals, où le consommateur doit connaître à l’avance les conditions de remboursement des fonds non utilisés.
- Préserver l’espèce au moins pour les services de base – les transports publics et l’approvisionnement de base sont des points où la disponibilité des moyens de paiement peut décider si le visiteur peut se débrouiller.
- Plans en cas de pannes – des scénarios hors ligne en cas de coupure de réseau ou d’électricité, dans lesquels l’espèce est la soupape de sécurité la plus simple.
Les institutions de la zone euro parlent de plus en plus ouvertement de l’importance de l’espèce comme option, même si le paiement numérique se développe. La BCE souligne la nécessité de garantir l’accès à l’euro en espèces et son acceptation dans toute la zone euro, et l’exemple norvégien montre comment les droits des consommateurs peuvent être renforcés directement par la loi. Dans le tourisme, où les différences d’habitudes se rencontrent au même guichet et à la même caisse, une telle approche peut être un compromis pratique : la technologie peut accélérer le service, mais seulement si elle laisse de la place aussi à ceux pour qui l’espèce reste le moyen de paiement le plus fiable.
Sources :- European Central Bank – Study on the payment attitudes of consumers in the euro area (SPACE) 2024, données sur la part des espèces et les tendances de paiement (link)
- European Central Bank – Use of cash by companies in the euro area (survey 2024), tendances d’acceptation des espèces dans les entreprises (link)
- European Central Bank – Access to and acceptance of cash, contexte de la stratégie sur les espèces et de la proposition législative de l’UE (link)
- EUR-Lex – Proposition de règlement sur le cours légal des billets et pièces en euros (COM/2023/364), interprétation du concept de cours légal (link)
- Norges Bank – « The right to pay cash », clarification du droit des consommateurs à payer en espèces (modification 2024) (link)
- Delta Air Lines – avis officiel sur les sites « cashless » et les règles de facturation dans les aéroports (link)
- The Brussels Times – aperçu des systèmes « cashless » des festivals en Belgique et des questions de transparence pour les consommateurs (link)
- The Guardian – analyse de la remise en question suédoise d’un modèle presque sans espèces et de l’argument de résilience des systèmes (link)
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